jeudi 21 février 2008

Le danger des "jhana" ou "absorption"




1- Remarques préalables :

Samadhi en pali signifie "concentration", mais il y a plusieurs niveaux de concentration.

De nombreux enseignants du théravada ont mis en garde le méditant contre cet état de "concentration" intense qui conduit à l'absorption ou "Jhana"

Pourquoi cette mise en garde? Parce cet état procure un sentiment de "bonheur", de "bien -être" ou de "paix". De nombreux méditants ( et je n'échappe pas à cette règle) lorsqu'ils atteignent ce "calme mental parfait" n'ont alors plus qu'une seule idée en tête : Retrouver cette "merveilleuse" sensation.

Le risque est grand de s'attacher à cette sensation et de ne plus vouloir avancer sur le chemin.

Combien de fois me suis-je "faites avoir"( pardonnez moi l'expression..) lorsque, après une séance de méditation, j'avais l'impression d'avoir atteint quelque chose ( mais quoi ??), parce que je m'étais sentie tellement en "paix", tellement "lègère", j'avais eu l'impression de ne plus avoir de corps et que je pouvais rester assise pendant des heures et des heures...
Lorsque l'on atteint cet état on a plus envie de "revenir" dans la dure réalité de la vie..

Le voilà le danger : vouloir, à la prochaine méditation assise "retrouver" cet état...L'attachement est né et c'est difficile ensuite de s'en débarrasser.
Mais être conscient de cela c'est déjà avoir franchi un cape.
Ce qui est dangereux finalement c'est de ne pas avoir conscience que l'on s'égare...

Lorsque cela m'arrive durant une séance de méditation assise, si je le peux, j'essaye d'observer qui se passe en observant mon esprit qui "se pense en paix".
C'est l'observation pure qui me "sauve" si je puis dire, c'est l'observation qui me permet de voir que ce n'est qu'une sensation comme une autre, une illusion de paix car je n'ai pas encore assez de sagesse.


Nous devons avoir à l'esprit que nous ne sommes que des « puthujjana » c'est à dire des "êtres ordinaires", des "êtres non illuminés". Nous avons encore en nous « lobha » ; l’avidité ; et nos esprits sont confus. Nous avons des vues fausses.....(Vénérable U panathami )


Nous devons avoir à l'esprit que nous ne sommes que des "êtres ordinaires" avec parfois des sensations qui nous paraissent "extraordinaires".
Mais c'est justement parce que nous ne sommes que des
puthujjana que nous avons cette impression..


Le Bouddha, après avoir atteint les plus hauts niveaux de jhana, a comprit que ce n'était pas la fin du chemin car après il y a
vipassana (attention : "vipassana" prend ici sa véritable signification, ce n'est une technique de méditation mais c'est : Voir les choses comme elles sont ou la vision directe de la réalité )



"..
.Il y a le cas où un bikkhu -- tout à fait retiré de la sensualité, retiré des qualités (mentales) maladroites -- entre et demeure dans le premier jhana: ravissement et plaisir nés de la retraite, accompagnés par la pensée dirigée et de l'évaluation.

Avec l'apaisement de la pensée dirigée et de l'évaluation, il entre et demeure dans le second jhana: ravissement et plaisir nés du sang-froid, unification de la conscience libre de la pensée dirigée et de l'évaluation -- assurance intérieure.

Avec l'estompement du ravissement il demeure dans l'équanimité, attentif, pleinement vigilant, et physiquement sensible au plaisir. Il entre et demeure dans le troisième jhana, et de lui les Nobles Personnes déclarent, 'Equanime et attentif, il a une attitude agréable.'

Avec l'abandon du plaisir et de la douleur -- comme dans la précédente disparition de l'euphorie et de l'abattement -- il entre et demeure dans le quatrième jhana: pureté de l'équanimité et de l'attention, ni plaisir ni douleur. C'est là ce qu'on appelle la concentration correcte...
" (Magga-vibhanga Sutta: qu'est-ce que la concentration correcte: )


Bien sur le Bouddha a venté les mérites des jhana, mais il faut avoir à l'esprit que ce n'est qu'une étape sur le chemin et qu'il est parfois difficile de revenir à la réalité... cet état au lieu d'être bénéfique devient alors dangereux pour le Méditant..
C'est ce qu'explique Ajahn Chah dans l'extrait de l'enseignement ci après.

Une dernière remarque : Dans la tradition dite "Mahasi" on pratique "vipassana " directement sans passer au préalable pas samatha ou le calme mental.
Vipassana conduit lui aussi à des états de concentration intense : Les jhanas de vipassana.
  • Lire à ce sujet : "Les jhana de vipassana" présentés par Sayadaw U Pandita : ICI

Pour en savoir plus sur les jhana, lire aussi :


Ci après, des extrait d'un enseignement donné par Ajahn Chah en Angleterre, en 1977. ( Traduction par Isara) : "Les dangers de samadhi"

Remarque : Pour une lecture plus claire, La "mise en page" est différente du texte initial


2- Enseignement d' Ajahn Chah : Les dangers de samadhi


Samadhi est capable d’apporter au méditant beaucoup de bénéfices, mais aussi beaucoup de périls.

On ne peut pas dire que samadhi (la concentration) n’apporte que l’un ou que l’autre. Pour quelqu’un qui ne possède pas de sagesse, samadhi est plein(e) de périls ; mais pour celui qui possède la sagesse, samadhi peut apporter de grands bienfaits, elle(il) peut conduire à la vision pénétrante («insight»).


Ce qui peut être dangereux pour le méditant, c’est l’absorption (jhana),

La concentration avec un calme profond et soutenu.

Ce type de samadhi apporte une grande paix. Là où il y a paix, il y a la joie. Quand la joie est présente, apparaîssent l’attachement et le désir de s’accrocher. Le méditant ne veut plus contempler autre chose, il se complait dans cette sensation plaisante.

Quand nous pratiquons de longue date, nous avons la capacité d’entrer très facilement dans ce type de samadhi. Aussitôt que nous commençons à nous recentrer sur l’objet de notre concentration, l’esprit entre dans un état de calme, et nous ne voulons plus ressortir de cette sensation de calme pour aller étudier autre chose. Nous restons soudés à ce sentiment de bonheur. C’est un danger pour quiconque pratique la méditation.

Nous devons utiliser « upacara samadhi » (la concentration d’approche) : là, nous entrons dans le calme et lorsque l’esprit a atteint un niveau de calme suffisant, nous « sortons » et observons les activités extérieures (par « activités extérieures », nous entendons toutes les impressions sensitives ; en opposition à « l’inactivité intérieure » de l’absorption – jhana – où l’esprit ne doit pas regarder les sensations extérieures).

Regarder les sensations extérieures avec un esprit apaisé peut nous ouvrir à la sagesse. C’est très difficile à expliquer et à comprendre, parce que cela ressemble presque à la pensée et à l’imagination ordinaires.

On pourrait penser que si une pensée est présente, c'est que l’esprit n’est pas en paix, mais dans ce cas, la pensée prend place dans le calme.

La contemplation est présente, mais elle ne perturbe pas la paix de l’esprit. Nous pouvons évoquer une pensée afin de la contempler.

Nous apportons la pensée à la conscience afin de pouvoir la détailler ; ce n’est pas une idée qui arrive au hasard ou qui s’invite à notre esprit, c’est quelque chose qui émerge dans un esprit en paix. Cela s’appelle "la conscience dans le calme et le calme dans la conscience".

S’il s’agissait de pensées ordinaires, l’esprit ne resterait pas calme, il serait perturbé. Mais je ne suis pas en train de vous parler d’une pensée ordinaire, je parle d’une sensation qui émerge d’un esprit en paix. C’est ce qu’on appelle : "contemplation".
La sagesse naît de là.


En fait, il existe deux types de samadhi

1-Dans le "faux" samadhi l’esprit entre dans un état de calme, mais il n’y a pas de conscience.

On peut s’asseoir pendant deux heures, ou même un jour entier, mais l’esprit ne sait pas où il se trouve, ni ce qui se passe. Il ne sait rien. Il y a le calme et rien d’autre.

Ce serait comme un couteau bien aiguisé qui serait à votre disposition et dont vous ne vous serviriez pas. Ce type de calme est trompeur parce qu’il n’y a pas d’attention. Le méditant peut penser qu’il a atteint le niveau ultime de la méditation, alors il ne se soucie plus d’aller chercher plus loin.

A ce niveau, samadhi peut devenir un ennemi. La sagesse ne peut survenir parce qu’il n’y a aucune conscience de ce qui est bon ou néfaste.


2- Avec le samadhi "correct", peu importe le niveau de calme atteint, il y a toujours l’attention. Il y a la pleine conscience et la compréhension.

C’est cette forme de samadhi qui peut conduire à la sagesse, on ne peut s’y égarer.

Les pratiquants doivent bien comprendre cela. Nous ne pouvons pas nous passer de cette attention, elle doit être présente du début à la fin. Ce type de samadhi est sans danger.

Vous pouvez vous demander : « Où apparaît le bienfait ? Comment se produit la sagesse ? »


Lorsque le type correct de samadhi a été développé, la sagesse peut émerger à tout moment.

Quand l’œil voit une forme, quand l’oreille entend un son, le nez sent une odeur, la langue expérimente un goût, que le corps expérimente le toucher ou l’esprit fasse l’expérience des sensations mentales – et quelle que soit la posture – l’esprit reste avec la pleine connaissance de la vraie nature de ces impressions des sens, la pleine connaissance des phénomènes.

Quand l’esprit est baigné par la sagesse, il ne vagabonde pas.

En toute circonstance, nous sommes pleinement conscient de l’apparition de la joie et de l’insatisfaction (dukka).

Nous laissons aller ces deux sensations, nous ne nous y agrippons pas. On appelle cela "la bonne pratique" qui est présente dans toutes les postures.

Ici, l’expression "toutes les postures" ne fait pas référence aux positions corporelles seulement, mais à l’esprit aussi, qui est en permanence dans la pleine conscience et la claire compréhension de la vérité.

C’est ce que nous nommons "la vision pénétrante" (insight), la connaissance de la vérité.


Il y a deux sortes de paix : l’une est grossière, l’autre plus subtile.

1-La paix qui vient de samadhi est d’une forme grossière.

Quand l’esprit est en paix, il y a de la joie. L’esprit prend alors cette joie pour de la paix.

Mais la joie et l’insatisfaction naissent et se transforment. Nous sommes toujours dans le domaine du "samsara" (le cercle de la naissance et de la mort), parce que nous continuons à nous accrocher à ses sensations. La joie n’est pas la paix, la paix n’est pas la joie.

2- L’autre forme de paix est celle qui vient de la sagesse.

Ici, nous ne confondons pas la paix avec la joie. La paix qui naît de la sagesse n’est pas la joie, mais elle est celle qui voit la vraie nature de la joie et de l’insatisfaction. L’esprit ne s’accroche pas à ces notions, l’esprit s’ouvre au-delà de la joie et de l’insatisfaction.

Ceci est le vrai but de la pratique bouddhiste.


( Notes du traducteur : Dans la version anglaise de ce texte, les termes employés sont “happiness” et “unhappiness”. On pourrait normalement les traduire par “bonheur” et “malheur”.J'ai préféré les traduire par “joie” et “insatisfaction”, qui me semblent plus appropriés dans ce contexte.)


Source : Ajahn CHAH, “On Danger of Samadhi” extrait de “Teachings of Ajahn Chah”
traduction par
Isara


3 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour tant de générosité, merci beaucoup.

Kathy a dit…

merci à toi d'être passé

Laurent Noel a dit…

A ce sujet, il est intéressant de relire l'Anapanasati Sutta, la Concentration Juste étant la toute dernière étape du chemin, la première étant l'établissement des 4 attentions.
La plupart des enseignants modernes enseignent la concentration en premier et il y a donc le "danger" (quand même relatif, puisqu'il est toujours possible de défaire par la suite comme nous l'a montré le Bouddha) de l'attachement.
Il est toutefois préférable de s'attacher aux absorptions et renaître en tant que Deva, que de s'attacher aux plaisirs sensoriels grossiers.