Affichage des articles dont le libellé est enseignement moine de la forêt. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est enseignement moine de la forêt. Afficher tous les articles

samedi 14 novembre 2009

CE QUI EST par Ajahn Sumedho

Cet enseignement, extrait des deux premiers entretiens donnés par le Vénérable Ajahn Sumedho à la communauté monastique d’Amaravati, pendant la Retraite d’hiver de 1988, a été traduit par mon ami Hervé Panchaud 


Hervé a traduit de nombreux textes et enseignements pour le site le dhamma de la Forêt




*************




C’est aujourd’hui la pleine lune de janvier et le commencement de notre retraite d’hiver. Nous allons pouvoir passer toute la nuit en méditation assise pour commémorer la beauté de cet évènement. C’est une grande chance pour nous que d’avoir l’opportunité de consacrer ces deux mois à venir à la seule contemplation du Dhamma.

L’enseignement du Bouddha porte sur la compréhension des choses telles qu’elles sont, être en capacité de regarder, d’être « éveillé ». Cela implique de développer l’attention, la vision claire et la sagesse, et de suivre l’Octuple Sentier – tout ce qui constitue bhavana.

Quand nous observons les choses comme elles sont, nous les « voyons » au lieu de les interpréter au travers du filtre de notre ego. L’obstacle le plus important auquel chacun d’entre nous doit faire face est cette croyance insidieuse en un « je suis » – l’attachement au soi. Cette croyance est à ce point ancrée en nous que nous sommes comme un poisson dans l’eau : l’eau fait tellement partie de la vie du poisson que celui-ci ne la remarque même plus. Le monde des sensations dans lequel nous baignons depuis notre naissance est ainsi pour nous : si nous ne prenons pas le temps de l’observer pour ce qu’il est vraiment, nous mourrons sans développer la moindre sagesse.

Mais la chance que nous avons d’être nés en tant qu’êtres humains nous offre le grand avantage d’être en capacité de réfléchir – nous pouvons réfléchir sur l’eau dans laquelle nous baignons, c’est-à-dire observer le monde des sens tel qu’il est vraiment. Nous n’essayons pas de nous en extraire. Nous ne cherchons pas non plus à rendre les choses encore plus compliquées en y ajoutant nos projections ; nous sommes simplement attentifs à ce qu’il est. Nous ne nous laissons pas tromper par les apparences, par nos peurs, nos désirs et toutes les choses que notre esprit peut inventer à son propos.

C’est ce que nous voulons dire quand nous employons des expressions telles que : « C’est ainsi ». Si vous demandez à quelqu’un nageant dans l’eau : « Comment est l’eau ? », il y portera son attention et répondra : « Eh bien, elle est comme ça ; elle est comme elle est. » Vous pourrez alors préciser votre question : « Oui, mais comment est-elle exactement ? Est-elle froide, tiède ou chaude ? ... » Beaucoup de termes peuvent être employés pour décrire l’eau : elle peut être froide, tiède, chaude, agréable, désagréable … Mais, en réalité, elle est comme elle est, tout simplement. Le monde des sensations dans lequel nous baignons, tout au long de notre existence, est de même. Vous le trouvez comme ceci ou comme cela. Vous le ressentez. Parfois la sensation est agréable, parfois désagréable ; le plus souvent, elle n’est ni agréable, ni désagréable. Mais, dans tous les cas, elle est comme elle est, tout simplement. Les choses vont et viennent, elles changent ; il n’y a rien sur quoi s’appuyer qui soit vraiment stable. Le monde des sensations n’est qu’énergie, changement et mouvement, flux et reflux. La conscience sensorielle est ainsi.

Attention, nous ne jugeons pas ! Nous ne disons pas que c’est bien ou que c’est mal, que nous devrions apprécier ou rejeter les sensations : nous y prêtons simplement attention – comme pour l’eau. Le monde des sens est un monde que l’on ressent. Nous sommes nés dans ce monde et nous le ressentons. A partir du moment où le cordon ombilical est tranché, nous devenons des êtres physiquement indépendants ; nous ne sommes plus physiquement rattachés à personne. Nous ressentons la faim, nous ressentons le plaisir, la douleur, la chaleur et le froid. En grandissant, nous ressentons toutes sortes de choses. Nous ressentons avec les yeux, les oreilles, le nez, la langue, le corps, et avec l’esprit lui-même. Nous avons aussi la capacité de penser et nous souvenir, de percevoir et concevoir. Tout cela est sensation. Ce peut être amusant et merveilleux, mais ce peut aussi être déprimant, dur et pitoyable … ou neutre – ni agréable ni douloureux. Toutes ces impressions sensorielles sont donc « ce qui est ». Le plaisir est ainsi, la souffrance est ainsi, et la sensation neutre, où le plaisir et la souffrance sont absents, est ainsi.

Afin de pouvoir mener une véritable réflexion sur ces choses, vous devez être vigilants et attentifs. Certaines personnes pensent que c’est à moi de leur dire ce qu’elles doivent ressentir : « Ajahn Sumedho, que suis-je censé ressentir maintenant ? » Mais on n’explique pas à autrui « ce qui est » ; nous devons êtres ouverts et réceptifs à ce qui est. Il n’est pas utile d’expliquer ce qui est à quelqu’un, quand celui-ci peut le découvrir par lui-même. Les deux mois à venir sont donc une occasion précieuse qui nous est offerte pour découvrir « ce qui est ». De nombreux êtres humains, semble-t-il, ne savent même pas qu’un tel développement de la sagesse est possible.

Qu’entendons-nous quand nous employons ce mot : sagesse ? De la naissance à la mort, les choses sont telles qu’elles sont. Il y aura toujours une certaine part de peine, d’insatisfaction, de désagrément et de laideur. Et, si nous ne sommes pas conscients que ces choses sont simplement comme elles sont, si nous ne les voyons pas comme des dhamma, nous aurons tendance à en faire un problème. Le temps qui s’écoule entre la naissance et la mort devient très « personnel », lourd de toutes sortes de peurs, de désirs et de complications.

Dans notre société, nous souffrons beaucoup de la solitude. Nous passons une grande partie de notre vie à tenter d’éviter cette solitude. « Parlons ! Echangeons ! Faisons des choses ensemble afin de ne pas être seuls. » Mais, à l’intérieur de ce corps humain, nous sommes irrémédiablement seuls. Nous pouvons faire semblant, nous pouvons chercher à nous divertir mutuellement mais c’est le mieux que nous puissions faire. Quand il s’agit de faire l’expérience réelle de la vie, nous sommes bien seuls ; et attendre que quelqu’un vienne nous libérer de notre solitude est trop demander.

Quand la naissance physique a lieu, voyez comment nous semblons soudain être des entités séparées. Bien sûr, nous ne sommes plus physiquement reliés à personne mais, en plus, du fait de notre attachement à ce corps, nous nous sentons isolés et vulnérables. Nous redoutons d’être seuls et nous inventons tout un monde dans lequel nous pouvons vivre. Nous y côtoyons des compagnons de toute sorte : des amis imaginaires, des amis réels, des ennemis – mais tous, vont et viennent, apparaissent et disparaissent. Tout naît et meurt dans notre propre esprit. Alors, nous commençons à réfléchir au fait que la naissance conditionne la mort. Naissance et mort ; commencement et fin.

Pendant cette retraite, je ne peux que vous encourager à pratiquer sur ce sujet : contempler ce qu’est la naissance. A cet instant, nous pouvons dire : « Ce corps est la conséquence de notre naissance. Ce corps est ainsi. Il y a de la conscience, il y a des sensations, il y a de l’intelligence, de la mémoire, des émotions. » Tout ceci peut être observé parce que ce sont là des objets de l’esprit ; ce sont des dhamma. Si nous nous attachons au corps en tant que sujet – ou à des opinions, des idées et des sentiments – comme étant « moi » ou « mien », alors nous connaîtrons la solitude et le désespoir, et il y aura toujours la menace de la séparation et de la fin. L’attachement à ce qui est mortel introduit peur et désir dans notre vie. Nous pouvons nous sentir anxieux et inquiets, même lorsque tout va à peu près bien. Tant que perdurera l’ignorance – avijja – quant à la vraie nature des choses, la peur dominera toujours la conscience.

Mais l’anxiété n’a pas de réalité ultime, c’est quelque chose que nous créons. Tout comme l’inquiétude. L’amour, la joie et tout ce qu’il y a de meilleur dans la vie, si nous nous y attachons, entraîneront avec eux leur contraire. C’est pourquoi, dans la pratique de la méditation, nous apprenons à accepter les sensations qui correspondent à ces sentiments. Quand nous acceptons les choses pour ce qu’elles sont, nous cessons de nous y attacher. Elles sont simplement ce qu’elles sont ; elles apparaissent et elles disparaissent, elles n’appartiennent pas à un moi.

Mais qu’en est-il du point de vue de notre contexte culturel habituel ? Notre société a tendance à renforcer cette conception selon laquelle tout est « moi » ou « mien ». « Ce corps est moi ; je suis comme ceci ; je suis un homme ; je suis Américain ; j’ai 54 ans ; je suis moine, etc. » Mais tout cela n’est que convention, n’est-ce pas ? Il ne s’agit pas de nier que je suis tout ce que je viens d’énoncer, mais seulement d’observer comment nous avons tendance à compliquer les choses en croyant qu’il y a un « je » dans tout cela. Si nous nous attachons à ces conventions, la vie devient plus difficile qu’elle ne l’est en réalité ; elle devient comme une toile dans laquelle on s’empêtre. Tout devient si compliqué ; nous restons collés à tout ce que nous touchons. Et, plus nous vivons, plus nous nous compliquons l’existence. Or les peurs et les désirs viennent tous de cette croyance en l’existence d’un moi : « Je suis quelqu’un ». Finalement, cela nous conduit à l’angoisse et au désespoir ; la vie nous paraît beaucoup plus difficile et douloureuse qu’elle ne l’est en réalité.

Mais quand nous observons simplement la vie telle qu’elle est, tout est bien : les joies, la beauté, les plaisirs sont comme ils sont. La peine, l’insatisfaction, la maladie sont comme elles sont. Nous pouvons, à tout moment, suivre le mouvement et les changements de la vie. L’esprit de l’être éveillé est souple et il sait s’adapter. L’esprit de la personne ignorante est rigide et conditionné.

Tout ce sur quoi nous nous bloquons dans la rigidité tournera mal. Se percevoir de manière figée rend toujours la vie difficile. Quelle que soit la catégorie à laquelle nous nous identifions – homme ou femme, classe moyenne ou ouvrier, américain ou européen, bouddhiste et théravadin … – si nous nous y attachons, nous connaîtrons une forme ou une autre de complication, de frustration et de désespoir.

Pourtant, sur le plan conventionnel, nous pouvons être toutes ces choses – un homme, un Américain, un Bouddhiste, un Théravadin ; ce sont des concepts tout à fait appropriés pour communiquer – mais rien de plus que cela. C’est ce que nous nommons sammuttidhamma – la « réalité conventionnelle ». Quand je dis : « Je suis Ajahn Sumedho », ce n’est pas en référence à un moi, à une personne ; c’est une convention. Etre un moine bouddhiste n’est pas être une personne, c’est une convention ; être un homme ou une femme n’est pas être une personne, c’est une convention. Les conventions sont comme elles sont. Si nous nous y attachons par ignorance, nous en devenons prisonniers. C’est comme la toile dans laquelle on s’empêtre ! Nous sommes aveuglés et trompés par ces conventions.

Quand nous lâchons ces conventions, nous ne les rejetons pas pour autant. Je ne vais pas me suicider ou quitter la vie monastique ! Les conventions sont très bien telles qu’elles sont. Elles n’occasionnent pas de souffrance tant que l’esprit demeure attentif et les perçoit pour ce qu’elles sont : de simples conventions. Elles sont un moyen pratique et utile en temps et en lieu mais pas au-delà.

Par la compréhension de la « réalité ultime » (paramatthadhamma), nous parvenons à la liberté du Nibbana. Nous sommes libérés des illusions du désir et de la peur ; cette libération de l’entrave des conventions est  « l’au-delà de la mort ». Mais pour parvenir à cette réalisation, nous devons vraiment voir la nature de l’attachement. Qu’est-il en réalité ? Par quel processus naît cet attachement à un « moi » et comment cela engendre-t-il la souffrance ? Il ne s’agit pas de nier sa propre existence ; d’ailleurs l’attachement à l’idée de n’être personne, c’est encore être quelqu’un ! Ce n’est pas une question d’affirmation ou de dénégation, mais une question de compréhension, de vision intérieure. Et, pour cela, nous devons développer l’attention.

Avec l’attention, nous pouvons nous ouvrir à la globalité. Au début de cette retraite, nous nous ouvrons pour les deux mois de sa durée. Dès le premier jour, nous acceptons en pleine conscience toutes les possibilités qui pourront se présenter : la maladie comme la santé, le succès comme l’échec, le bonheur comme la souffrance, l’Eveil comme la totale désespérance. Nous ne nous disons pas : « Je ne veux avoir que ceci, je ne veux connaître que cela, je ne veux avoir que de belles expériences. Et puis je dois me préserver afin de vivre une retraite idyllique, être en parfaite sécurité et bien tranquille durant les deux mois à venir. » Un tel état d’esprit serait plutôt déprimant, non ? Au lieu de cela, nous devons nous ouvrir à tous les possibles, depuis le meilleur jusqu’au pire, et nous devons le faire en pleine conscience. Ce qui signifie : tout ce qui va se produire durant ces deux mois sera partie intégrante de notre retraite – c’est notre pratique. « Ce qui est » est le Dhamma pour nous tous : le bonheur et la souffrance, l’Eveil et le désespoir total, vraiment tout !

Si nous pratiquons de cette manière, le désespoir et l’angoisse peuvent nous mener au calme et à la paix. Quand j’étais en Thaïlande, je ressentais beaucoup de ces émotions négatives – solitude, ennui, anxiété, doute, inquiétude et désespoir. Mais, quand je les ai acceptées pour ce qu’elles étaient, elles ont cessé. Et que reste-t-il quand il n’y a plus de désespoir ?

Le Dhamma que nous étudions aujourd’hui est subtil. Pas subtil dans le sens d’« élevé » ou « érudit » ; il est, au contraire, si simple et si présent que nous ne le remarquons même pas. Comme l’eau pour le poisson : l’eau fait tellement partie de sa vie, que le poisson n’en a même pas conscience, même s’il y nage. La conscience sensorielle est ici et maintenant. Elle est ainsi. Elle n’est pas loin. Ce n’est pas vraiment difficile, il suffit simplement d’y prêter attention. Le chemin qui mène à la fin de la souffrance est le chemin de l’attention : présence consciente et attentive à ce qui est – sagesse.

Nous devons sans cesse ramener notre attention à ce qui est. Si vous avez de mauvaises pensées ou si vous vous sentez plein de ressentiment, amers ou irrités, observez ce que ces sentiments éveillent dans votre cœur. Si vous vous sentez frustrés et en colère pendant ce temps de méditation, ce n’est pas un problème parce que vous avez déjà ouvert la porte à cette possibilité. Cela fait partie de la pratique ; c’est ce qui est. Souvenez-vous que nous n’essayons pas de devenir des anges ou des saints, nous n’essayons pas de nous débarrasser de toutes nos impuretés et imperfections pour être parfaitement heureux. Le monde des humains est ainsi ! Il peut être imparfait et il peut être pur. Pureté et imperfection vont de pair. Connaître la pureté et l’impureté : voilà ce qu’est l’attention doublée de sagesse. Savoir que l’impureté est impermanente et non personnelle est sagesse. Mais, dès que nous la rendons personnelle, que nous nous y identifions – « Oh ! Je ne devrais pas avoir de pensées impures ! » – nous sommes à nouveau prisonniers du désespoir. Plus nous essayons de n’avoir que des pensées pures, plus les pensées impures vont surgir. En fonctionnant de cette façon, nous sommes certains d’être malheureux durant les deux mois à venir, c’est garanti ! Par ignorance, nous nous créons un monde qui ne peut être que déprimant.

Ainsi, à la lumière de l’attention ou de la présence consciente, toutes les formes d’abattement et de bonheur sont d’égale valeur : nous n’avons pas de préférence. Le bonheur est ainsi ; l’abattement est ainsi. Ils apparaissent puis disparaissent. Le bonheur est toujours le bonheur, ce n’est pas l’abattement. Et l’abattement est toujours l’abattement, ce n’est pas le bonheur. Mais ils sont ce qu’ils sont. Ils ne sont à personne et ils ne sont que cela : des sensations, des sentiments. Nous n’en souffrons pas. Nous les acceptons, nous en sommes conscients et nous les comprenons dans leur véritable nature : tout ce qui apparaît, disparaît. Aucun dhamma n’est « soi ».

Je vous offre cet enseignement comme sujet de méditation.


lundi 19 octobre 2009

La vague du désir des sens

Extraits de

La vague du désir des sens

Ajahn Chah

Traduit par Jeanne Schut



la vague des stimulations sensorielles : être emporté par une vague d’images, de sons, d’odeurs, de goûts, de contacts. Emporté parce qu’on ne regarde que l’extérieur, on ne tourne pas son regard vers l’intérieur. Les gens ne se voient pas, ils se contentent de regarder les autres. Ils sont capables de voir tout le monde mais pas eux. Ce n’est pas que ce soit difficile ; c’est juste qu’ils n’essaient pas vraiment de le faire.


C’est un véritable esclavage car, dès lors, quelqu’un d’autre a tout pouvoir sur vous. Quand on vous dit de vous asseoir, vous devez vous asseoir ; quand on vous dit de marcher, vous devez marcher. Vous ne pouvez pas désobéir parce que vous êtes l’esclave. Etre l’esclave des sens est exactement la même chose : vous pouvez toujours essayer mais il semble impossible de vous libérer de vos chaînes. Et, si vous espérez que quelqu’un d’autre le fera pour vous, vous allez vraiment avoir des ennuis. Il faut que vous vous libériez seul.

C’est pour cela que le Bouddha a laissé la pratique du Dhamma, la transcendance de la souffrance, à notre discrétion. Prenez le nibbāna, par exemple. Le Bouddha était complètement et parfaitement éveillé, alors pourquoi n’a-t-il pas donné une description détaillée du nibbāna ? Pourquoi nous a-t-il dit de pratiquer et de le découvrir par nous-mêmes ? Certains sont troublés par cela. Ils disent : « Si le Bouddha avait vraiment su, il nous l’aurait dit. Pourquoi aurait-il gardé quoi que ce soit de caché ? »

LIRE LA SUITE : le dhamma de la forêt 



dimanche 8 mars 2009

Naissance et mort

Réflexions
Extraits d’enseignements d’Ajahn Chah
Traduit par Jeanne Schut
Cet ouvrage est précédemment paru en anglais sous le titre:
« No Ajahn Chah »


1
Il est bon de se poser régulièrement la question, très sincèrement :
« Pourquoi suis-je né ? »
Posez-vous cette question matin, midi et soir…
tous les jours.

2
Naissance et mort forment un tout. Impossible d’avoir l’une sans l’autre.
C’est assez bizarre de voir combien les gens sont malheureux et tristes lors d’un décès,
alors qu’ils se réjouissent d’une naissance.
C’est se mentir à soi-même.
Je crois que si on veut vraiment se lamenter,
il vaudrait mieux le faire quand quelqu’un naît.
Pleurez à l’origine
car, s’il n’y avait pas de naissance, il n’y aurait pas de mort.
Comprenez-vous cela ?

3
On pourrait croire que les gens se rendraient compte de ce que signifie
vivre dans le ventre de quelqu’un, combien cela doit être désagréable !
Voyez comme il est déjà difficile de passer simplement une journée enfermé
dans une petite cabane. Si on ferme porte et fenêtres on suffoque.
Alors que dire de passer neuf mois dans le ventre de quelqu’un ?
Et pourtant c’est exactement là que vous voulez être à nouveau,
pour vous faire piéger à nouveau.

4
Pourquoi sommes-nous nés ?
Nous sommes nés pour ne plus avoir à renaître.

5
Quand on ne comprend pas la mort,
la vie peut paraître très compliquée.

6
Le Bouddha a recommandé à son disciple Ananda
de voir l’impermanence, de voir la mort,
à chaque respiration.
Nous devons nous familiariser avec la mort ;
nous devons mourir pour pouvoir vivre vraiment.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Mourir c’est arriver au bout des doutes, de toutes les questions
et être simplement présent à la réalité de l’instant.
On ne pourra jamais mourir demain ;
c’est maintenant qu’il faut mourir.
Saurez-vous le faire ?
Si vous y parvenez, vous connaîtrez la paix
qui vient quand il n’y a plus de questions.

7
La mort est aussi proche de nous
que notre souffle.

8
Si vous avez pratiqué correctement,
vous ne serez pas désemparé quand vous tomberez malade,
ni bouleversé par la mort.
Quand vous allez vous faire soigner à l’hôpital, dites-vous clairement :
« Si je guéris, c’est bien et si je meurs, c’est bien aussi. »
Je vous garantis que si les médecins me disaient que j’allais mourir d’un cancer dans quelques mois, je leur dirais : « Attention, la mort va finir par vous atteindre vous aussi. C’est seulement une question de qui part le premier et qui part plus tard. »
Les médecins ne vont pas guérir ni prévenir la mort. Seul le Bouddha connaissait ce remède. Alors pourquoi ne pas essayer de faire usage du remède du Bouddha ?

9
Si vous avez peur de la maladie, si vous avez peur de la mort,
voyez d’où elles viennent.
D’où viennent-elles ? Elles viennent de la naissance.
Alors ne soyez pas triste quand quelqu’un meurt —
c’est naturel et c’est la fin de sa souffrance dans cette vie.
Si vous voulez être triste, alors soyez triste quand les gens naissent :
« Oh ! Non ! Ils sont revenus. Ils vont encore souffrir et mourir ! »

10
« Ce qui sait » en nous, sait très bien
que tous les phénomènes sont sans substance réelle.
Alors « ce qui sait » ne se réjouit pas et ne s’attriste pas
car il ne suit pas le gré des conditions changeantes.
Se réjouir, c’est naître ; se laisser abattre, c’est mourir.
Une fois mort, on naît encore ; une fois né, on meurt encore.
Cet enchaînement de naissances et de morts
d’instant en instant
est la roue sans fin du samsara.


dimanche 28 septembre 2008

Transcender la douleur

J'ai déjà abordé dans de nombreux messages la douleur physique et les différentes manière de la percevoir et de la "recevoir", que ce soit durant une retraite, durant une séance de méditation ou durant la vie de tous les jours, en toutes circonstances. La douleur physique fait partie de notre vie et nous devons apprendre à lâcher prise. Plus facile à dire qu'à faire.

Il s'avère que je connais très bien la douleur physique puisque durant des années, j'ai souffert de douleurs chroniques très fortes liées à mes différentes hernies discales, tant lombaire que cervicale. Depuis 2 ans environ, je ne souffre presque plus et surtout je ne prend plus de médicaments antalgiques.
Si il m'arrive encore de temps en temps (mais de moins en moins) de ressentir des douleurs, au lieu de me jeter sur une boite de comprimés, je ferme les yeux et je médite. 
J'observe alors l'aversion que j'éprouve encore à l'encontre de la douleur, mais de plus en plus j'en suis consciente, je veux dire par là que je commence à être moins ignorante et grâce à cette "connaissance", à cette "attention", je peux commencer à voir les choses comme elles sont.

Je ne pourrais pas vous dire si c'est la douleur physique qui a diminué considérablement où si c'est le fait d'avoir une approche différente de la douleur qui a changé ma vie. Sans doute un peu des deux. 

Une nouvelle épreuve m'a permis récemment de pratiquer davantage et en toutes circonstances. Je n'ai pas écris "Hélas une nouvelle épreuve.. " car je suis persuadée que c'est une opportunité pour progresser sur le chemin.  
J'accepte dorénavant tout ce qui arrive dans ma vie comme une opportunité.

Trop souvent nous éprouvons de l'aversion à l'encontre de la douleur et nous souhaitons qu'une seule chose : que la douleur s'en aille et qu'elle ne revienne jamais.
Lâcher prise revient au contraire à penser sincèrement : peu importe qu'elle reste ou qu'elle parte. Lâcher prise c'est en quelque sorte apprendre à vivre dans l'équanimité.

A la douleur physique vient alors s'ajouter la souffrance mentale qui amplifie la douleur.

Avant de savoir lâcher prise, il y a une situation intermédiaire si je puis dire, qui consiste à être au moins conscient de cette aversion et à l'observer. C'est grâce à l'attention que nous apportons à tout ce qui se passe dans notre corps et dans notre esprit que nous arriverons, un jour, à lâcher prise, à vivre dans l'équanimité.

Rare sont les personnes qui n'éprouvent pas d'aversion à l'encontre de la douleur, rare sont les personnes éveillées....


Pour rappel, d'autres messages de ce blog parlant de la douleur :
Ci après, vous trouverez des extraits d'un enseignement d'Ajahn Brahmavamso sur la douleur-Enseignement Traduit par Luc Guillard
Il s'agit d'un Discours donné le 2 juin 2006 à la « Buddhist Society of Western Australia » dont le Titre original est Dealing With Pain.

Le Vénérable Ajahn Brahmavamso est né à Londres, sous le nom de Peter Betts, en 1951. Issu des classes laborieuses, il a étudié la physique à l’université de Cambridge. Après avoir obtenu ses diplômes et enseigné pendant un an, il est partit en Thaïlande où il a prononcé ses vœux monastiques. Il est resté pendant 9 ans moine auprès du célèbre Ajahn Chah dans un monastère retiré de la jungle. En 1983, il a créé, avec d’autres moines, le Bodhinyana Monastery sur un petit terrain dans la banlieue de Perth en Australie. Il en est devenu l’abbé depuis 1994. Il consacre beaucoup de temps aux malades et aux personnes en fin de vie mais aussi en tant que visiteur spirituel aux prisonniers et, tout simplement, aux moines et aux laïques du monastère Bodhinyana. ( Bouddhist Society of Western Australia)



Quelle est l’attitude bouddhiste face à la douleur physique et face aux expériences douloureuses de la vie ?

Je suis rentré hier de Singapour avec une intoxication alimentaire. J’ai été très malade la nuit dernière et, en ce moment-même, j’ai encore beaucoup d’acidité dans l’estomac. Quelqu’un m’a demandé, il y a quelque temps : « Quelle est l’attitude bouddhiste face à la douleur physique et face aux expériences douloureuses de la vie ? »

Je crois que ce sera un excellent sujet pour ce soir. Il n’y a rien de négatif à parler de la douleur car, qui que nous soyons et quel que soit notre mode de vie, même si nous pensons être en bonne santé, il y a forcément des moments où nous tombons malades et où nous faisons l’expérience de la douleur ou de situations douloureuses.

Un jour quelqu’un m’a dit : « Vous êtes moine, vous méditez, vous avez un mode de vie très éthique, donc vous ne devriez pas tomber malade. » Comme si un moine ne pouvait ni être malade ni mourir ! Il n’y a rien d’anormal à être malade de temps en temps, pour un moine comme pour tout le monde. Par contre, ce qu’il y a de merveilleux quand on est moine, c’est que l’on a toute une panoplie de techniques à sa disposition pour gérer la douleur physique et les difficultés de la vie.

Ainsi la douleur ne nous rend pas négatifs ou dépressifs ; elle est, au contraire, l’occasion d’apprendre à la dépasser, à la transcender, à se situer au-delà d’elle — de sorte que nous pouvons être en pleine forme même si nous avons reçu un coup dans l’estomac !

Que dit le Bouddha à propos de la douleur ? Il souligne qu’il y a deux aspects à notre malaise — et c’est, à mon avis, l’une des clefs de son enseignement pour comprendre ce qu’est la douleur et s’en libérer.
Le Bouddha dit que la douleur a deux aspects : l’un qui est physique et auquel on ne peut pas grand-chose ; et l’autre qui est mental et sur lequel on peut agir. Or c’est l’aspect mental qui est le plus important.

En fait, l’attitude de l’esprit vis-à-vis de la douleur physique est parfois si puissante qu’elle peut faire s’évaporer complètement la douleur. Je pense que vous connaissez tous ces histoires de sportifs qui se cassent une jambe ou un bras mais qui continuent à jouer, ne réalisant qu’après un certain temps qu’ils se sont blessés. J’ai pu moi-même faire l’expérience, maintes fois dans ma vie, de la puissance de l’esprit et constater comment la douleur physique est considérablement influencée par notre attitude. (...)

changer d’attitude peut nous guérir. C’est la partie mentale de la douleur qui est la plus importante.

Que font les gens qui ont mal quelque part? Ils dirigent leur esprit vers cet endroit et se crispent dessus. Je pense que tous les médecins savent que nous réagissons exagérément à la douleur. Bien sûr, il y a une cause interne, mais le fait de tendre tous nos muscles autour de cette douleur amplifie le traumatisme.

La plupart du temps, il nous suffit de nous ouvrir et de nous détendre pour que la douleur physique diminue de manière significative. On comprend alors que, plus on combat la douleur, plus on lui envoie de la négativité. Plus vous lui dites : « Va-t-en ! Tu n’as rien à faire ici », plus elle devient aiguë et se transforme en une énergie dure et insoutenable.

En tant que moine bouddhiste, j’ai appris à aller dans la direction opposée à la tendance habituelle. Quand on a mal, la tendance habituelle consiste à essayer d’échapper à la douleur. (...) Quel que soit le problème, on a cette tendance automatique qui, très souvent, fait empirer la situation.

Dans ma vie, au lieu de chercher à m’éloigner de cette douleur, de cet inconfort lié aux difficultés physiques ou mentales, j’ai appris à aller dans la direction opposée. Si l’esprit va simplement à la rencontre de la douleur au lieu de s’en éloigner aussitôt, il va se familiariser avec cette sensation plutôt que s’y opposer, il lui donne de l’amitié plutôt que de la haine.

Voilà un principe général pour toute votre vie : faire la paix et non la guerre. Etre pacifiste, non seulement vis-à-vis de la guerre dans le monde mais aussi de la guerre que vous menez, dans votre vie, contre la réalité ; cette guerre que vous menez contre la douleur, la maladie et quelquefois aussi contre des problèmes d’ordre mental ou social. Nous faisons la guerre à tout cela : « Les choses n’auraient pas dû se passer ainsi … Cela ne va pas arriver, je vais le résoudre … Va-t-en douleur ! Va-t-en, maladie ! Va-t-en, stress ! »

C’est cette négativité qui nourrit la douleur et la renforce. Mais il y a une autre voie : « Sois la bienvenue, douleur ! Merci d’être là. Je peux être ton ami. Je vais t’apprécier comme ma meilleure amie, douleur. »

J’ai appris cette façon de faire du temps où j’étais jeune moine en Thaïlande. La vie auprès de mon maître, Ajahn Chah, était dure. Il n’aurait pas toléré de moines douillets ! Nous vivions dans un monastère de la jungle, au nord de la Thaïlande, où le climat est très chaud et humide. Et la pire des choses était les moustiques — des centaines de moustiques ! 

Le soir, pendant la méditation assise, sous les arbres, juste après le coucher du soleil, c’était comme si un écriteau pour moustiques annonçait soudain : « Restaurant ouvert ». Nos têtes rasées étaient des pistes d’atterrissage de choix pour les moustiques ! Et puis, ils semblaient savoir que nous étions non violents et que n’allions pas les écraser comme l’auraient fait d’autres gens ! J’étais l’un des premiers moines occidentaux dans ce monastère et les moustiques se régalaient de cette nourriture venue de l’ouest. (Rires) Je suis sûr qu’ils disaient à tous leurs copains moustiques : « Eh ! Venez dans cette forêt ! Il y a de la nourriture occidentale ! » (Rires)

Ils étaient terribles. Un jour je les ai comptés sur mon bras : ils étaient plus de cinquante — et je n’exagère pas ! Un seul moustique provoque une certaine irritation, alors imaginez cinquante ou soixante moustiques en même temps ! Pas de protection, pas de moustiquaire, pas de pommade calmante … Les moines thaïlandais n’étaient pratiquement pas piqués, tandis que nous, les moines occidentaux, nous l’étions tout le temps. 

Alors, un jour, nous sommes allés voir Ajahn Chah et nous lui avons demandé de changer l’heure de la méditation pour éviter les moustiques. Pour toute réponse, il nous a rappelé la signification du terme « ajahn » — mot qui signifie professeur ou enseignant. « A partir de maintenant, a-t-il dit, vous avez un nouveau professeur. Votre enseignant ne sera plus Ajahn Chah mais Ajahn Moustique. » Quelle brillante leçon cela a été pour nous ! Et nous avons dû apprendre d’Ajahn Moustique …

On apprend beaucoup plus à partir d’expériences telles que celle-ci que dans les livres, à l’université ou en venant écouter des discours. On apprend de la vraie vie comment gérer les difficultés et les douleurs. On comprend que, plus on s’inquiète, plus on se crispe et plus le problème s’aggrave. Quand on se détend vraiment et qu’on lâche prise, tous les problèmes disparaissent.

Ce que je pris alors l’habitude de faire — et qui m’a vraiment appris à méditer correctement — c’est de me concentrer réellement sur ma respiration. Quand on se concentre, on ne peut plus s’inquiéter ou penser à autre chose ; par contre, dès que l’esprit perd sa concentration, on retrouve tout de suite ses douleurs et ses maux de tête. 

Après quelque temps, j’ai appris comment entrer dans cette méditation profonde où on ne sent plus son corps mais où on ressent une grande paix, et une chose étrange est survenue : quand je sortais de ces états, de ces méditations, les moustiques avaient dû s’endormir car il n’y avait aucune piqûre sur mes bras. Au début, j’ai cru que la méditation avait le pouvoir de guérir le corps mais, quelques années plus tard, j’ai compris que les moustiques sont attirés par l’oxyde de carbone qui sort de nos pores. Plus notre métabolisme est actif, plus les moustiques détectent notre présence. Autrement dit, plus nous nous inquiétons, nous nous crispons et nous nous énervons à cause des moustiques qui nous piquent, plus nous leur disons : « Venez par ici ! Je suis là ! » Par contre, plus nous nous détendons et nous lâchons prise, plus notre métabolisme se ralentit et moins les moustiques détectent notre présence.

J’ai calmé mon métabolisme en me relaxant, en faisant la paix, en ne m’inquiétant de rien, en étant simplement très attentif à ma respiration … et je suis devenu invisible pour les moustiques ! C’est parce qu’ils ne me voyaient pas qu’ils ne me piquaient plus. Ce fut une grande leçon. Ils m’ont appris à méditer et ce fut également l’occasion pour moi de découvrir tous les bienfaits de la relaxation dans des circonstances irritantes et douloureuses. 

Dès que l’on se relaxe, toutes les tensions se dissipent. Parfois, quand on a mal quelque part, on se crispe autour de ce point et, au lieu de visualiser cette douleur et de lui donner de l’espace, on essaie de s’en débarrasser. Or procéder ainsi, c’est créer de l’énergie négative. Mieux vaut, au contraire, diffuser cette douleur dans le corps entier et aller en sens inverse de la pratique habituelle qui consiste à chercher à s’en débarrasser.

Pourquoi vais-je diffuser la douleur de mon estomac, par exemple, dans tout mon corps, mes bras, mes jambes et même ma tête ? Parce que, quand on crée une expansion, on libère les tensions ; la douleur se répand sur une zone plus grande mais elle est plus diffuse, moins dure. Quand on crée cette expansion, au début on la ressent comme un cube de glace puis comme un nuage dans le ciel, lequel devient de plus en plus léger et finit par remplir tout l’univers ; ensuite, il devient si subtil qu’il finit par disparaître.
 J’ai trouvé là une manière très efficace de surmonter la douleur, parce qu’elle ne va pas à contre-courant des choses mais dans leur sens.

Quand vous êtes concentré sur votre respiration, la douleur est perçue comme étant à l’extérieur. (...)

Ce que je vous dis là est de la psychologie et c’est la vérité. Si vous comprenez cela, vous pouvez comprendre une seconde manière de dépasser la douleur : porter son attention sur un autre objet et mettre cet objet d’attention au centre de votre conscience. Pour moi qui pratique la méditation depuis longtemps, c’est la respiration que je place au centre de mon attention … et la douleur se retrouve à l’extérieur ! Bien sûr elle est toujours présente, mais elle est à l’extérieur. Et puis vous maintenez votre attention, encore et encore, le plus longtemps possible, et à un certain moment — vous ne savez pas quand c’est arrivé mais vous savez que c’est arrivé — la sensation de douleur a disparu. (...)

Il y a des fois où la douleur est tellement présente qu’il semble impossible de s’en extraire — nous en avons tous fait l’expérience un jour ou l’autre. Dans ce cas, on n’essaie pas d’être avec la douleur mais de s’en évader. Je ne parle pas d’un rhume ou de petites douleurs d’estomac mais de douleurs chroniques, par exemple, qui ne disparaissent pas facilement, qui sont là continuellement heure après heure, après heure et que la médecine est parfois impuissante à soulager. 

Alors, si vous avez compris mes explications sur les deux aspects de la douleur, que se passe-t-il ? Nous avons vu qu’il y a la douleur mentale et la douleur physique. La douleur mentale est celle qui dit : « J’en ai assez de souffrir ! Va-t-en ! Pourquoi dois-je passer par cette épreuve ? » — comportement qui ne fait qu’empirer et accroître la douleur. Si, réellement, vous lâchez prise et abandonnez cette résistance mentale, il devient incroyablement plus facile de traiter la douleur physique. 

De ces deux formes de souffrance, la réaction mentale à la douleur représente quatre-vingt-dix pour cent du problème et la douleur physique seulement dix pour cent.

Donc si nous pouvons apprendre à faire face à la souffrance mentale, nous allons énormément progresser vers la paix et même apprécier la vie au lieu la passer dans la résistance et le stress. Nous devons nous dire : « Que fais-je de ma douleur ? Quelle est ma réaction ? Quelle est mon attitude envers cette sensation physique ? »

Souvent nous nous disons : « Je ne devrais pas avoir mal, cela ne devrait pas m’arriver » et nous nous sentons coupables. C’est pourquoi j’ai pris l’habitude de faire un petit test. Je demande à une assemblée : « Combien de personnes ici n’ont jamais étés malades ? Levez la main ! » Bien entendu, personne ne lève la main. Nous avons tous été malades de temps en temps et c’est normal — même si notre société moderne n’accepte plus la maladie et nous fait croire qu’il est anormal d’être malade, ce qui montre bien notre attitude mentale envers la douleur, la maladie et la difficulté : dès le départ, nous les jugeons mauvaises, et c’est là notre erreur.

Les gens qui ont le cancer se sentent coupables, ils ont l’impression d’avoir commis une faute. Comment se fait-il que nous nous sentions coupables des douleurs et des maladies que nous rencontrons dans la vie ? C’est une souffrance mentale qui vient s’ajouter à ce qui arrive tout naturellement. Vous pouvez toujours manger du riz complet, méditer régulièrement, faire de l’exercice ou ne manger que des légumes, mais vous n’échapperez peut-être pas au cancer et certainement pas à la mort !

(...) Quand vous avez un comportement négatif vis-à-vis de la douleur, vous ne faites que l’empirer. Dites-vous qu’il est normal d’être malade, qu’il est normal d’avoir le cancer, qu’il est normal que les gens meurent, qu’il est normal d’avoir des douleurs de temps en temps. Ne pensez pas que c’est anormal, ne pensez pas que c’est une erreur, ne pensez pas que c’est mal.

 Acceptez mentalement cet aspect de la vie et vous pourrez lui faire face et apprendre à le gérer. Remarquez que, quand vous fuyez, vous êtes dans la direction opposée au danger : vous ne pouvez donc même pas voir ce qui vous fait fuir ! Quand vous faites face au problème, vous pouvez le voir et, en le voyant, vous découvrez des choses incroyables, notamment, comment réussir à le gérer, le dépasser, le transcender et être libre.

L’une des manières de gérer les problèmes consiste à utiliser la base même de la méditation : la conscience du moment présent. Quand vous faites face à la douleur, vous voyez les problèmes et vous constatez aussitôt combien la peur du mental concerne le futur : 
« Je ne peux pas rester ainsi plus longtemps. » Vous êtes là, maintenant, dans ce moment présent, mais ce qui rend la douleur insupportable, c’est la pensée quelle va continuer de minute en minute, d’heure en heure et de jour en jour. C’est ce mouvement du mental vers le futur qui rend la douleur insupportable

Parfois c’est aussi le souvenir de douleurs passées qui fait craindre que cela va recommencer. Toutes les fois où vous évaluez ce moment présent en fonction du passé ou en anticipant le futur, c’est la part mentale de la douleur que vous renforcez et qui rend la situation très difficile à supporter. Mais nous pouvons, au contraire, apprendre à rester dans le moment présent avec la douleur physique de l’instant.

Je vous ai déjà raconté une histoire classique à ce sujet, celle d’un moine de notre monastère qui avait de très mauvaises dents. Je ne sais pas quel était son problème mais il en avait assez d’aller voir le dentiste et, un jour, il s’est arraché lui-même une dent. Nous lui avons demandé : « Comment as-tu pu faire cela ? » Il a répondu : « Une fois que j’ai décidé de le faire moi-même, cela n’a pas été très difficile. J’ai eu mal pendant deux secondes et c’était fini ! »
C’est la pensée de se faire arracher une dent qui fait peur : en marchant dans la rue pour aller chez le dentiste on a déjà mal, on grimace rien qu’en y pensant. Là, on est confronté à la douleur mentale puisqu’on ne ressent encore rien. C’est l’occasion de vraiment comprendre que la part mentale est la plus importante : deux secondes de douleur c’est beaucoup mieux qu’une ou deux heures d’angoisse avant le rendez-vous chez le dentiste, non ?

Ce qu’il y a d’intéressant avec la douleur physique, c’est qu’on ne sait pas ce qui va se produire le moment suivant. Beaucoup de gens, notamment dans les retraites de méditation, ont des expériences étonnantes où de grosses douleurs disparaissent soudainement. (...)

  Il y a des moments dans la vie où on est désespéré, où la douleur est insupportable. Il n’y a rien à faire et pourtant on se dit que l’on ne pourra pas supporter cela plus longtemps. Ces moments sont très importants dans la vie, ils sont la clé qui permet de nous éveiller spirituellement. (...)

 Quelquefois, dans la vie, on se bat contre un mur, contre la douleur, et la seule chose à faire est de laisser tomber, de lâcher prise. (...)
Quand on lâche vraiment prise, cela fonctionne immédiatement. Une minute vous souffrez affreusement et la minute suivante … plus rien ! 

(...) beaucoup de gens disent qu’ils lâchent prise — « Je lâche ! Je te dis que j’ai lâché !!! » (en criant) — et puis s’étonnent que cela ne fonctionne pas.  (...) Le problème est que vous n’avez pas vraiment lâché prise, vous n’avez fait qu’utiliser une nouvelle technique pour vous débarrasser de la douleur. Ce n’est pas le lâcher prise, c’est une autre manière de contrôler la douleur. 

Pour vraiment s’abandonner, il faut pouvoir dire quelque chose comme : « Douleur, tu peux rester ici pour toujours, si tu veux » — et bien en comprendre le sens. « Tu peux même t’aggraver si tu le désires, la porte de mon cœur t’est complètement ouverte quoi que tu fasses. Tu peux rester, empirer … je t’accueille. » C’est une chose très difficile à faire, qui demande beaucoup de courage et même de la compassion — de la compassion envers la douleur, pour accueillir la douleur en réalisant qu’elle fait partie de la vie.

Tout cela n’a rien d’anormal. Pourquoi faire de la discrimination envers la douleur et dire : « Je ne veux pas de toi ! » Quand vous la laissez être, la laissez venir et rester, vous avez vraiment laissé tomber la part mentale de la douleur. On lâche cet esprit négatif qui se complaît dans les lamentations et, de ce fait, l’esprit se libère, le corps se détend et la douleur disparaît. C’est une expérience fascinante. 

Bien entendu, si on l’a vécue une fois, il est très facile de comprendre comment gérer la douleur quand on n’a pas d’autre choix. On ressent une douleur et, plutôt que la combattre et créer des tensions qui vont engendrer encore plus d’énergie négative, on lâche prise, on se familiarise avec cette douleur, on est gentil avec elle, on a de la compassion.

Si vous le faites correctement, à cent pour cent, vous serez impressionné par l’effet que cela peut avoir. La partie mentale de la douleur est la plus dure à supporter. Mais, un jour, vous aurez peut-être une douleur qui vous tuera. Vous serez mort. Pour la plupart d’entre vous ce ne sera pas un moment très plaisant. Mais si vous apprenez maintenant à faire face à la douleur, vous aurez une mort douce, tranquille. Vous êtes là, dans la souffrance et vous souriez, vous appréciez la vie et vos derniers instants avec vos proches. 

J’ai vu cela maintes fois, spécialement avec des méditants qui connaissaient un peu le Dhamma (l’enseignement du Bouddha mais aussi la loi de la nature, la vérité qui nous entoure) et qui savaient comment l’esprit et le corps sont reliés. Certains d’entre eux étaient même à l’agonie et les médecins ne comprenaient pas ce qui se passait. Mais ces personnes vivaient leurs derniers instants dans la paix. C’est beau de voir cela, c’est inspirant et cela montre tout ce que l’esprit peut faire. (...)

D’après ma compréhension des textes bouddhiques anciens — et je les ai souvent lus — le Bouddha parle des flux qui parcourent le corps. Quand ces flux se bloquent, un problème apparaît ; c’est ce que dit la médecine indienne traditionnelle. Je me rappelle un article où le médecin personnel du Dalaï Lama avait été invité dans un hôpital aux USA. Les scientifiques voulaient savoir comment se font les diagnostics dans une médecine basée sur la médecine traditionnelle indienne. On lui présenta des malades sans aucune explication préalable et son diagnostic était toujours précis mais expliqué avec des mots différents. Il parlait de flux d’énergie bloqués dans telle ou telle partie du corps. En médecine chinoise cela s’appelle le « chi ».
Quand vous êtes malade, des canaux d’énergie se bloquent mais vous en bloquez encore plus quand vous vous crispez. Vous n’êtes pas détendu, vous résistez aux douleurs de la vie, de sorte que le processus naturel de guérison du corps ne peut pas fonctionner. 

Mais le contraire est vrai ; je l’ai vu en méditation de nombreuses fois. Dans les retraites, je dis aux participants de vraiment, vraiment se détendre et de méditer, de ne pas faire la méditation de manière forcée, d’être doux et ouverts, d’ouvrir la porte de leur cœur. Et certains sentent des points de chaleur dans leur corps. 

C’est incroyable quand cela arrive. Un jour, une méditante est venue me voir pour me dire : « Ma méditation était vraiment très paisible mais mon dos est soudain devenu brûlant, que s’est-il passé ? » Je lui ai répondu : « N’avez-vous jamais eu un problème avec votre dos ? » Toute surprise, elle m’a dit : « Ajahn Brahm, vous lisez dans mes pensées. Comment savez-vous que j’ai eu un accident il y a deux ans ? »

Je n’avais pas lu dans ses pensées, elle venait de me le dire ! Voilà ce qui arrive. Vous avez eu un accident du dos mais vous ne vous relaxez pas ; vous ne vous relaxez pas suffisamment pour donner une chance à votre corps de se guérir lui-même. Pendant la retraite, elle était très détendue et l’énergie de son corps s’est dirigée vers cette zone ; elle en a senti la chaleur. Après coup, on se dit que c’était très agréable ; c’est un processus de guérison. Quand vous lâchez vraiment prise, la douleur et les difficultés ont tendance à s’alléger et à s’évaporer.  

Il y a aussi l’histoire de cet homme qui participait à l’une de mes retraites. Les gens venaient se plaindre de lui car, pendant la méditation, il avait une respiration vraiment très forte tout le temps et c’était très gênant pour tout le groupe. Après ces plaintes j’ai dû faire une annonce : cet homme avait un cancer du nez en phase terminale. Il n’y avait plus aucun traitement possible, plus aucun espoir du côté de la médecine, c’était sa dernière chance. Bien sûr, dès que j’ai annoncé cela, plus personne n’est venu se plaindre. Et puis, tout à la fin de cette retraite, l’homme est venu me voir et il m’a dit : « Il m’est arrivé quelque chose d’incroyable : pendant la méditation j’étais vraiment très détendu et j’ai senti quelque chose se décoincer dans mon nez ». C’était la première fois, depuis des semaines, qu’il pouvait respirer par le nez mais, après quelques minutes, cela s’est refermé. Je pensais qu’il était mort ensuite mais je l’ai revu quelques années plus tard à Sydney. Il est venu vers moi : « Vous vous souvenez de moi ? J’ai eu une rémission complète de mon cancer. » Maintenant il enseigne la méditation !

C’est incroyable ce qui peut arriver et comment cela arrive. Quand vous êtes vraiment, vraiment détendu, l’énergie du corps peut opérer une auto-guérison et aussi nous libérer de la douleur. Je ne vous raconte pas d’histoires : quand j’ai commencé à vous parler, ce soir, j’avais une énorme boule de douleur dans l’estomac et maintenant je la sens à peine, elle est en train de partir. C’est incroyable comme il est possible de gérer sa douleur si on a cette belle attitude qui consiste à ne pas s’inquiéter du passé, à être simplement ici, dans l’instant présent. Ne pas se battre, arrêter la résistance mentale et quatre vingt dix neuf pour cent de la douleur disparaît — parfois même cent pour cent.

Et ceci est tout aussi valable pour les difficultés de la vie : un licenciement, une séparation, une disparition, un suicide … Faites attention à la part que joue le mental dans ces occasions. Si vous arrivez à gérer cela, le reste ira bien.

 
Source : ehi passiko (blog de mon ami isara) 




dimanche 10 août 2008

Méditation et Action



Le vénérable Paññavuddho Bhikkhu, moine bouddhiste Theravada dans la Tradition de la Forêt en Thaïlande, évoque comment, dans la pratique solitaire, les périodes de clarté de l’esprit alternent avec des moments de doute.

Quel est le rôle du moine bouddhiste quand son cœur est plein de compassion pour ses frères et sœurs qui souffrent dans le monde ? Entre velléité d’action et humilité sur la Voie.

Le Bouddha a déclaré que « la souffrance doit être comprise ». S’empresser de trouver une solution à toute forme de souffrance, c’est peut-être perdre l’occasion de comprendre les rouages qui se mettent en place pour qu’une situation quelconque se transforme en source de souffrance.



Entre Méditation et Action, par Paññavuddho Bhikkhu


En Occident, quand je participais à des retraites intensives de méditation, je trouvais la présence des autres personnes du groupe encourageante et stimulante — et puis nous nous appuyions tous sur l’emploi du temps de la retraite.

Mais dans la forêt, il n’y a pas d’emploi du temps et, bien que d’autres moines soient avec moi, chacun est isolé dans son coin. Pour maintenir un niveau de discipline impeccable, je ne peux m’appuyer que sur moi-même et sur ma propre détermination. Ainsi, dans la solitude, une forme d’effort plus honnête et plus naturelle remplace l’action née de la prétention et du paraître.

J’ancre ma pratique dans l’attention à la respiration — anapanasati. J’apprends à revenir au souffle, dans l’ici et maintenant, encore et encore. En gardant l’esprit fixé sur la respiration dans l’instant présent, il s’apaise et le bavardage intérieur est coupé net.

Tandis que la pratique évolue vers un équilibre entre sérénité et tranquillité, je remarque que la vision profonde transforme la base même de la conscience conditionnée : au lieu de me relier à la nature en termes de « moi » et des « autres », mon esprit est silencieux et les choses sont perçues simplement, vraiment telles qu’elles sont.

Je pense à mes parents et à mes compagnons spirituels. Le désir de pouvoir leur offrir un jour une réalisation de la paix et de la vérité élève mon esprit et le motive. Selon les moments, j’oscille entre l’enthousiasme et une humble prise de conscience du chemin qui reste à parcourir. Progressivement j’apprends à considérer ces émotions qui passent comme des états d’esprit — ni plus ni moins. Comment pourrait-il en être autrement ? …

Quand l’esprit a atteint une certaine clarté et qu’il est apaisé par la concentration, la faculté de sagesse peut se développer.

Ajahn Chah nous y exhortait :

« Quand vous atteignez un bon degré de concentration, quel que soit le niveau de calme, l’attention est présente … Ne croyez pas qu’il suffit d’acquérir un peu de paix en vivant dans la forêt. Ne vous arrêtez pas là ! Souvenez-vous que nous sommes venus pour planter et faire croître les graines de la sagesse. »

Il arrive que je me demande : « Ne vaudrait-il pas mieux aller dans le monde aider les autres ? A quoi puis-je servir assis ici au pied de cet arbre ? Et si je ne m’éveille pas à la vérité inconditionnée du Nibbana ? N’est-il pas présomptueux de ma part de croire que je peux réaliser la vérité ultime ? »

Mais les enseignements des maîtres de la forêt nous disent le contraire — comme d’ailleurs ceux des maîtres tibétains et zen.

Patrul Rimpoche dans son livre intitulé Paroles de mon Maître Parfait déclare :

« Tant que vous n’êtes pas libéré du désir d’obtenir quelque chose pour vous-même, mieux vaut ne pas vous lancer dans des activités altruistes. Les méditants d’autrefois avaient ces quatre buts : appuyer l’esprit sur le Dhamma, soutenir le Dhamma par une vie de simplicité, baser la vie simple sur la pensée de la mort et préparer la mort dans une grotte solitaire. Mais, de nos jours, on croit que l’on peut pratiquer le Dhamma au milieu de toutes sortes d’activités mondaines sans avoir besoin de détermination, de courage et de pratiques ardues, simplement en profitant du confort, du bien-être et de la popularité … Tout cela est absolument irréalisable. Serait-il possible à n’importe qui de surpasser le Bouddha Sakyamuni ? Or lui n’a pas réussi à concilier Dhamma et vie dans le monde. »

Il y a aussi l’histoire d’un maître zen que je n’ai jamais oubliée. Quelqu’un lui demande : « Que feriez-vous si on vous disait qu’il ne vous reste que 24 heures à vivre ? » Il répond : « Je resterais assis en zazen. » La personne insiste : « Que faites-vous de votre vœu de libérer tous les êtres ? » Le moine répond : « C’est la façon la plus directe et la plus complète de libérer tous les êtres. »

En tant que communauté de moines de la forêt, notre but est de progresser sur le noble sentier qui mène au Nibbana. Sur ce chemin, nous offrons à la forêt notre pratique de la vertu, de la méditation et de la sagesse. Dans l’équilibre des forces bénéfiques et maléfiques du monde, nous aspirons à faire pencher la balance vers le bien. Et si une évolution positive se produit dans le monde de manière significative et fondamentale, selon la perspective bouddhiste cela ne pourra venir que d’une forme d’éveil de la conscience.

Sans un changement de ce type, toute tentative de guérir le monde ne sera qu’un remède superficiel. Même s’ils sont bien intentionnés et importants, ces efforts sont insuffisants.

Le Bouddha a clairement dit que l’être humain a le potentiel de dépasser complètement le samsara et toute la souffrance qu’il contient. S’arrêter avant cette réalisation serait se trahir.
Le Bouddha nous a également enseigné que les effets de la transformation profonde de l’Eveil se font sentir très loin, à travers toutes les formes de vie, même s’ils ne sont pas immédiatement perceptibles à l’œil non éveillé.

Nous sommes beaucoup plus liés les uns aux autres que nous le croyons … Comme la moindre action peut avoir des conséquences karmiques importantes, avant que nous (les moines de la forêt) prétendions savoir quelle est la meilleure façon d’aider les autres, et avant que nous nous engagions trop dans la résolution des problèmes du monde, nous avons besoin de consolider notre réalisation du Dhamma.

A la lecture des sutta, il est clair que l’esprit éveillé et libéré sait spontanément ce qu’il est bon de faire pour véritablement aider les autres. La pratique et les enseignements eux-mêmes ne sont plus que le radeau qui mène à l’autre rive.

Comme nous l’enseigne Ajahn Chah :

« Le Bouddha a dit que la vertu, la méditation et la sagesse étaient la voie vers la paix, la voie de l’éveil. Elles ne sont pas l’essence du Bouddhisme : seulement la voie. L’essence du Bouddhisme, c’est la paix, et cette paix naît quand on connaît vraiment la nature des choses. Indépendamment du lieu et du temps, toute la pratique du Dhamma cesse là où il n’y a plus rien. C’est un espace d’abandon, de vacuité, où le fardeau est posé. »

Le Vénérable Paññavuddho est décédé il y a trois ans d’un banal accident : une minute il était là, en parfaite santé, et la minute suivante … parti ! La publication de ce texte est à la fois un hommage à sa vie faite de bonté vertueuse et de renoncement, et une preuve de la justesse de ses remarques : il peut encore nous toucher aujourd’hui car « nous sommes beaucoup plus liés les uns aux autres que nous le croyons. »

Puissent ses paroles nous éclairer. Puisse-t-il pleinement réaliser le Dhamma un jour.


Source : Extrait de « The Forest Path » - Traduction Jeanne Schut - Ehi Passiko (blog d'isara)

samedi 19 juillet 2008

Comprendre dukkha; la souffrance

Ci après, un extrait d'un “Dhamma talk” d'Ajahn Sumedho, traduit d'après un document audio par Jeanne Schut Chut


Comprendre la Souffrance.

Quand le Bouddha a énoncé la Première Noble Vérité, il l’a appelée dukkha. Ce mot est généralement traduit par « souffrance » mais on essaie toujours de trouver d’autres mots pour recouvrir l’ensemble de ce qui peut être appelé dukkha. On dit parfois « insatisfaction », pour décrire la nature fondamentalement insatisfaisante des choses, et c’est aussi une bonne réflexion. Mais, quoi qu’il en soit, le mot pali dukkha a fini par être adopté dans la langue française (...)

Quand nous parlons de la souffrance et de la libération de la souffrance, cela ne signifie pas devenir insensible. Certains s’imaginent que l’Eveil rend une personne complètement et parfaitement insensible, comme protégée par une armure, de sorte que quand elle voit quelque chose de triste ou de laid, elle ne ressent rien du tout : équanimité, indifférence totale … Mais est-ce vraiment le sens du mot « équanimité » ? L’Eveil ne serait-il pas, au contraire, ce qui nous permet d’être sensibles sans avoir peur de notre sensibilité et sans nous laisser piéger par elle ?(...)

C’est de cette souffrance qu’il est question dans la première Noble Vérité, une souffrance dont nous pouvons reconnaître finalement qu’elle est créée par notre propre ignorance. La sensibilité est comme elle est. Le corps est ainsi, la conscience sensorielle est ainsi, la mémoire, le langage et toutes ces pensées, la raison, la logique, les habitudes émotionnelles sont ainsi. Allons-nous les considérer en termes de Dhamma ou en termes de « soi », personnels ? (...)

Le Bouddha lui-même a vieilli, il a souffert du dos et de l’estomac, il a dû s’occuper de moines et de nonnes qui posaient des problèmes à la communauté. (...) Alors je suis sûr que le Bouddha a ressenti une certaine irritation, une frustration à devoir régler tous ces problèmes, à devoir développer toutes ces règles de discipline; et puis son cousin a essayé de le tuer, il a subi le chantage et l’opprobre … Vraiment, quand on lit la vie du Bouddha après son Eveil, on voit qu’elle n’était pas toute rose en permanence. Il a dû faire face aux problèmes d’une communauté monastique, aux problèmes politiques de l’époque, à la jalousie d’autres groupes religieux et de certains disciples — autrement dit, aux mêmes problèmes que nous avons aujourd'hui !

Le monde est ainsi. Il ne faut pas espérer qu'après l'Eveil on va vivre éternellement dans un état de béatitude jusqu'à la mort physique, complètement insensible aux problèmes de la vie !

L'Eveil ne serait-il pas plutôt abandonner ce sentiment de “Je n'en peux plus, c'est insupportable”, arrêter de blâmer les autres, arrêter de se plaindre de tout, faire cesser ce mental perpétuellement insatisfait, arrêter d'avoir peur de l'avenir, peur de l'inconnu, arrêter de ressasser ses rancunes, sa culpabilité ou ses remords ?

Ne s'agit-il pas plutôt d'abandonner le sentiment d'être quelqu'un, le sakkayaditthi et les multiples façons qu'il a de nous tourmenter et d'engendrer de la souffrance du fait de notre ignorance ? Plutôt qu'un état de béatitude permanente, être éveillé ne serait-ce pas la disparition de tout cela ? Car ce qui reste après, c'est véritablement la conscience et la sensibilité naturelle de l'être humain dans son contexte. C'est ainsi que vont les choses, c'est cela le Dhamma, c'est la vérité des choses telles qu'elles sont.(...)

Il ne s'agit pas de pratiquer maintenant pour trouver l'Eveil un jour mais d'avoir de plus en plus confiance en cette prise de conscience : voir le moment présent, l'utiliser, s'y ouvrir et être prêt à y réfléchir avec discernement. Même si vous vous dites : « C'est trop, je n'en peux plus », vous pouvez demeurer conscient qu'il s'agit là d'un objet mental, d'une pensée conditionnée, pas d'une réalité — et c'est dans cette conscience que vous mettez votre confiance, pas dans ce que le mental a à dire.

Je vous encourage donc à réfléchir ainsi, à voir les choses de cette manière très directe, à utiliser cette approche. Ce n'est pas comme si vous manquiez de sagesse. Nous avons tous de la sagesse — même si nous ne l'utilisons pas toujours ! La sagesse est un attribut naturel des êtres humains quand ils sont ouverts et attentifs. Alors je vous encourage à pratiquer dans ce sens.

- D'autres extraits sur le blog d'isara 





samedi 12 juillet 2008

NIBBANA

Être éveillé, n'est rien d'autre que grandir, avoir de la maturité en tant qu'être humain. L'état parfait du kamma humain est l'Éveil. Cela signifie donc avoir mûri, être responsable et équilibré, être une personne morale et sage qui a cessé de chercher à être aimée. (Ajahn Sumédho)



Pour Rappel : J'ai déjà créé un message intitulé Nibbana (le 31 juillet 2007)

Ci après, de nouveaux extraits du livre d'Ajahn Sumédho, L'esprit et la Voie
Pour rappel :
Mes remarques sur ce livre : ICI
Tous les extraits de ce livre, publiés sur ce blog : LA

Ci je publie des courts extraits ce n'est certainement pas pour vous éviter de lire ce livre mais au contraire, pour vous donner envie de le lire dans son intégralité. C'est d'ailleurs la même chose pour tous les extraits de livre publiés sur ce blog.

* Pour trouver des extraits de livres, passer par la rubrique 7- "Extraits de livres" du plan détaillé.



NIBBANA

Nous employons le mot pali nibbana (en sanscrit nirvana). pour désigner le but de notre méditation, lequel consiste à réaliser le non-attachement.

En tant qu'êtres humains non éveillés, nous avons tendance à nous attacher aux choses par ignorance, parce que nous ne les comprenons pas correctement. Nous ne cessons de nous attacher à tout, de nous saisir de tout ; mais quand nous réalisons le non-attachement, nous faisons l'expérience du nibbana. On traduit parfois le mot nibbana par "extinction", ce qui lui donne une connotation plutôt rébarbative, un peu comme "annihilation". Mais il n est pas nécessaire que nous annihilions les choses, simplement que nous abandonnions notre attachement pour elles. (...)

... On ressent de la compassion de la joie, du bonheur et de la sérénité, pas à cause d 'une réussite ou d'un exploit personnel mais parce qu'il n'y a plus personne: on ne s'attache plus à son corps comme étant soi, on ne s'attache plus à ses opinions, à ses sentiments ou à quoi que ce soit - il ne reste que la non saisie.

Quand on réalise la non-saisie on fait véritablement l'expérience de la tranquillité, de la paix et de la felicité. Mais cette forme de bonheur ne ressemble pas au bonheur ordinaire des êtres humains ; pour la réaliser il faut entraîner l'esprit et le coeur.

La presence consciente basée sur la connaissance

Si vous apprenez à calmer le mental, vous commencez à ressentir une qualité de présence consciente qui est ferme, stable et continue. Elle est simpement basées sur la connaissance de ce qui est et la vigilance ,non sur des concepts, des idées, des opinions et des émotions qui ne font que passer. Vous commencez à réaliser que les choses sont ainsi.

Ce sentiment de connaissance correspond à ce que l'on décrit parfois comme un "êtreté", "ainséité", et il est basé dans l'instant présent, tel qu'il est maintenant. (...)

Quand le Bouddha a enseigné les Quatre Nobles Vérités, il enseignait aux êtres humains à ouvrir leur esprit. Il nous aidait à être conscients des fonctionnements de la nature, non au moyen de théories scientifiques ou psychologiques ni d'une vision philosophique mais grâce à une attention soutenue à ce qui est. (...)

Cette clarté d'observation, cette présence de l'esprit qui correspond à la réalisation du nibbana, n'est pas si éloignée qu'on pourrait le penser.
Elle n'est pas hors de portée. Si on part du principe que l'on ne peut pas y arriver alors, bien sûr, on va fonctionner avec cet a priori et on n y arrivera jamais. Mais le Bouddha a dit très clairement que ses enseignements s'adressent aux êtres humains, aux personnes qui assument leurs responsabilités morales, aux êtres intelligents (...)

Donc le nibbana n'est pas une espèce d 'état éthéré qui vient du ciel ou de l'espace ou encore que l'on atteint dans une autre vie. Le Bouddha a toujours montré les choses telles qu'elles sont dans l'instant présent (...)

Question: Comment décririez-vous l'Éveil ?

Réponse: Être éveillé, n'est rien d'autre que grandir, avoir de la maturité en tant qu'être humain. L'état parfait du kamma humain est l'Éveil. Cela signifie donc avoir mûri, être responsable et équilibré, être une personne morale et sage qui a cessé de chercher à être aimée. (...)

mercredi 9 juillet 2008

La Fin de la souffrance c'est la Fin de la souffrance que l'on créé par ignorance

Voici un autre extrait du livre d'Ajahn Sumedho : l'Esprit et la Voie

Pour rappel : Mes remarques sur ce livre sont ICI

L'Expérience directe

Question: Quand vous parlez de la fin de la souffrance, parlez-vous aussi bien de la souffrance mentale que physique ?

Réponse d'Ajahn Sumedho :
La souffrance qui cesse est celle que l'on créé par ignorance. Quand l'ignorance disparaît et que l'on voit avec la Vue Juste, le corps continue à ressentir plaisir et douleur mais on n'en souffre plus. On accepte les choses comme elles sont.

Quand on ne connaît pas cette vérité, on crée de la souffrance. Si le corps est malade ou douloureux, on refuse ces sensations ; la peur, la colère ou la dépression s'ajoute à la maladie et à l'inconfort qu'elle occasionne. Cela, c'est la souffrance que nous créons. Ensuite, parce que nous avons tendance à y résister, nous créons les conditions pour que naissent encore plus de tensions.

Si vous méditez sur la douleur- disons que vous soyez assise et que vos iambes commencent à faire mal - et que vous vous concentrez vraiment sur la sensation que vous l'acceptez telle quelle est, vous n'en souffrez pas.

La souffrance arrive quand vous voulez vous débarrasser de la sensation douloureuse quand vous souhaitez qu'elle n'existe pas, quand vous voulez bouger. Cette souffrance-là est celle que nous produisons.

Alors, observez cela dans votre méditation : ou est le conflit ? Où est la souffrance ? Est-ce qu'avoir mal aux jambes est réellement une souffrance ou pas? Si vous vous concentrez sur la sensation, vous réalisez qu'elle n'est que ce qu'elle est- mais il y a cette réaction de rejet.
Et plus vous la rejetez, plus vous souffrez : "Je ne peux pas supporter cela, c'en est trop" , Vous vous mettez en colère.(...)

Pour vous concentrer sur la sensation physique, il faut commencer par l'accepter et non vous concentrer dessus pour vous en débarrasser. Cela ne marche pas,c 'est encore de l'aversion. Il faut l'accepter.

En fait, il faut l'accepter pour toujours. Quand vous l'acceptez complètement, la sensation elle-même est encore présente mais ce n'est qu'une simple sensation, on ne peut même pas dire qu'elle soit douloureuse. Elle est comme elle est.

Le sentiment qu'elle est absolument horrible et insupportable a disparu et, dès lors, les conditions qui entretiennent et augmentent la douleur - comme l'aversion, la colère et la haine - ont tendance à diminuer.


Remarques personnelles

Ce qui est vraiment bénéfique dans ce livre c'est que si vous avez déjà médité, vous avez nécessairement déjà ressenti ce qui est décrit, mais peut-être n'y avez vous pas assez porté attention.

Grâce à ces remarques faciles à comprendre on va pouvoir progresser dans notre méditation quotidienne, dans notre pratique quotidienne qui ne se limite pas à la méditation assise.  On va faire plus attention à ce qui est. 


Ce livre donne envie de continuer la pratique et sans doute de commencer (pour ceux qui n'ont jamais médité et pratiqué)

Pour illustrer ce passage du livre, voici quelques extraits d'un message du 4 septembre 2007 (Savoir observer et accepter la douleur et les sensations désagréables). Dans ce message je reprenais ce que j'avais pu expérimenter durant une retraite intensive de 10 jours.
Si vous avez lu mon récit , ces expériences sont racontées dans des messages différents.


2e jour

...J'ai pu observer de manière très claire la peur et l'inquiétude qui accompagnent souvent les douleurs. La peur et l'inquiétude augmentent considérablement la sensation de douleur.

5e jour

.. Maintenant j’arrive à ACCUEILLIR de manière calme, les sensations désagréables (de toute manière ce serait peine perdue de vouloir les fuir ,) et le bruit qui me gênait au début fait partie de ma méditation.
Il m’arrive d’avoir une sensation de bonheur intense , de paix intérieure mais qui ne dure pas : tout est "impermament", je peux le voir par moi même.

.. Pour les douleurs liées à la position assise (donc douleurs dites "méditatives"), je commence à les observer de manière plus détachée : Certaines douleurs sont des « engourdissements », d’autres des « crampes » ou encore des « fourmillements ». Je fais bien la différence entre les différentes douleurs.
J'essaie de porter toute mon attention sur le centre de la douleur, d'observer son étendue, sa forme. Parfois j’observe de la chaleur, d’autres fois je peux observer clairement que la douleur augmente ou diminue. Mais je n'ai pas encore réussi à voir la douleur disparaître au moment où je l’observe et la note.
Toutefois, il m'est arrivé de réaliser que la douleur a changé de place et d'intensité, mais je n'ai pas encore réussi à observer le changement, au moment même où il se produit.

J'observe aussi mon état d'esprit par rapport à la douleur. La douleur peut provoquer de la peur, de l'angoisse ou de l'inquiétude. J’observe alors la douleur physique (objet physique) mais également mon état d’esprit. (objet mental). Et si en plus d’observer, je note, j’observe mon esprit qui note (objet mental). Il y a alors trois objets observés : la douleur, l’état d’esprit et l’esprit qui note.

Lorsqu'une douleur est observée de manière attentive, ce n'est plus qu'une douleur, qu'un objet physique à observer parmi d'autres. Mais, à partir du moment où l'observation cesse ou devient superficielle, la douleur reprend le dessus.
Parfois je réalise que mon observation est devenue superficielle et cela devient un nouvel objet à observer. Je m’observe entrain d’observer de manière trop superficielle. C’est incroyable le nombre d’objets que l’on peut observer lorsque l’on est attentif. Cette observation devient alors une véritable souffrance et vous réalisez, une fois de plus, que le bouddha a raison lorsqu’il dit que le corps est dukkha.


8, 9 et 10e jours

La douleur est devenue, au fil des jours, un objet très présent. Si les premiers jours, elle n’apparaissait que vers la fin, depuis quelques jours la douleur apparaît très peu de temps après le début de l’assise, parfois elle est même présente dès le début de l’assise.

La douleur n’a pas changé, c’est mon attitude à son encontre qui a changé. Au lieu d’en avoir peur, je la considère comme quelque chose de bénéfique car je sais que grâce à elle, je vais progresser dans la compréhension de sa vraie nature.

Je pense avoir commencé à observer que la douleur change non seulement d’intensité, mais de place, tout comme les démangeaisons.

Lors d’un entretien avec le Vénérable, j’ai expliqué que parfois, les démangeaisons changeaient si rapidement d’endroit, que je n’avais pas le temps d’observer l’envie de gratter et, effectivement, l’envie de gratter avait disparu, il ne restait que la démangeaison. Or, la démangeaison sans l’envie de gratter devient presque agréable, c’est l’envie de gratter qui est pénible, pas la démangeaison elle-même . J’avais alors l’impression que c’est le souffle du vent qui parcourait tout mon corps.

Avec la douleur c’est pareil, parfois il n’y a que la douleur, d’autrefois il y a la douleur plus l’envie qu’elle cesse (par exemple), ce qui fait deux objets à observer : un objet physique et un objet mental.

Quand la douleur est trop forte, j’expire mentalement au centre de la douleur : ainsi si la douleur est située dans le bas du dos, j’expire mentalement dans le bas du dos et j’observe cela sans faire de note mentale. Je ressens alors comme un souffle d’air froid à l’endroit exact où j’ai expiré mentalement, ce qui me permet de me relaxer, de me détendre pour mieux observer la douleur. C’est une technique empruntée à la relaxation, mais parfois il est utile d’arriver à se détendre, à se calmer pour être mieux à même d’observer les phénomènes.

Une autre attitude lorsque la douleur devient trop intense, je reviens à l’observation de l’abdomen.

Il m’est arrivé, au cours de ces derniers jours, d’observer la douleur comme si elle ne faisait plus partie de mon corps, c’est l’impression que j’avais lorsque je n’observais que la douleur physique sans la présence de la peur ou de l’envie que ça s’arrête.
Une fois de plus je ne trouve pas les mots pour décrire ce que j’ai observé à propos de la douleur.

Et puis chaque yogi ressent les choses différemment.

J’ai donc pu observer que la douleur varie d’intensité qu’elle n’est jamais constante, parfois on peut observer clairement ces changements d’autre fois moins. Lorsque la douleur change de place, c’est si rapide qu’on ne sait pas trop ce que l’on a vraiment expérimenté, c’est une impression étrange.



Kathy




mardi 8 juillet 2008

Un Don du dhamma

Cet enseignement de Ajahn Chah a été donné devant une assemblée de moines occidentaux, de novices et de laïcs au monastère de Bung Waï Forest, province d’Ubon (Thaïlande), le 10 octobre 1977.
Cet enseignement était offert aux parents des moines à l’occasion de leur venue depuis la France.
Merci à isara pour sa traduction.


« A Gift of Dhamma »


Il n'y a peu de dhamma en France...

Je suis heureux que vous ayez saisi cette opportunité de venir visiter Wat Pah Pong et de venir voir votre fils qui a été ordonné moine, ici. Je suis cependant désolé de n’avoir aucun cadeau à vous offrir. Il y a en France, tant d’objets matériels, mais du Dhamma, il y en a vraiment peu.

J’ai eu l’occasion d’aller là-bas et de voir par moi-même : il n’y a aucun Dhamma, là-bas, qui puissent vous conduire vers la paix et la tranquillité. Il n’y a que des choses qui sèment la confusion et le trouble dans les esprits.

La France connaît une prospérité matérielle, il y a à offrir tant de choses si attirantes pour les sens : des sons, des spectacles, des senteurs, des goûts, des textures. Toutefois, les gens qui sont ignorants du Dhamma ne peuvent être qu’embrouillés par cela. Aussi, aujourd’hui, j’aimerais vous offrir quelques enseignements sur le Dhamma, que vous pourrez ramener en France avec vous. Un cadeau du Wat Pah Pong et du Wat Pah Nanachat.


Les problèmes sont les mêmes partout

Qu’est-ce que le Dhamma ? Dhamma, c’est ce qui peut réduire les problèmes et les difficultés de l’humanité, et graduellement les faire disparaître. C’est cela que l’on appelle le Dhamma et qui doit être étudié tout au long de notre vie quotidienne afin d’être en capacité, chaque fois qu’une impression survient en nous, de l’observer, de savoir comment la traiter, pour avancer plus avant.

Les problèmes sont les mêmes que nous vivions en Thaïlande ou dans n’importe quel autre pays. Si nous ne savons pas comment les résoudre, nous serons en permanence sujets à la souffrance et à la détresse. Et pour acquérir cette sagesse, nous devons développer et entraîner l’esprit.

L’objet de la pratique n’est pas bien éloigné : c’est juste là dans notre corps et notre esprit. Occidentaux et thaïs sont semblables, ils ont, les uns et les autres, un corps et un esprit. Un corps et un esprit confus font une personne perdue dans la confusion. Un corps et un esprit apaisés, c’est une personne qui est en paix.


Apaiser l'esprit pour apaiser le corps

De fait, l’esprit, tout comme l’eau de pluie, est pur naturellement. Si vous laissez tomber une goutte de colorant vert dans de l’eau de pluie, aussitôt elle se teindra en vert. Avec un colorant jaune, elle se teindra en jaune.
L’esprit réagit exactement de la même manière. Quand une impression de bien-être « tombe » dans l’esprit, l’esprit est bien. Quand c’est une impression d’anxiété, l’esprit est anxieux. L’esprit se « teinte » tout comme l’eau colorée.

Quand l’eau claire entre en contact avec le colorant jaune, elle vire au jaune. Quand elle entre en contact avec le colorant vert, elle vire au vert. Elle change de couleur à chaque fois. Mais en fait, cette eau qui devient soit jaune, soit verte est, naturellement, claire et propre. C’est aussi l’état naturel de l’esprit, propre et clair et serein. Il devient confus seulement parce qu’il poursuit des impressions mentales ; il se perd dans ses propres humeurs.

Laissez-moi vous expliquer plus précisément. Maintenant, vous êtes assis dans une forêt paisible. Ici, il n’y a pas de vent, la feuille reste immobile dans l’arbre. Quand le vent se met à souffler, la feuille s’agite. L’esprit est semblable à cette feuille. Quand il rencontre une impression mentale, lui aussi s’agite suivant la nature de cette impression mentale. Et moins nous connaissons le Dhamma, plus notre esprit sera à la poursuite de ces impressions mentales.
Ressentant la joie, l’esprit se sentira joyeux, ressentant la souffrance, il succombera à la souffrance. Toujours dans un état de confusion.

Finalement, les gens deviennent névrosés. Pourquoi ? Parce qu’ils suivent sans cesse leurs humeurs et ne sont pas capables de voir au-delà de l’agitation de leur esprit. Quand l’esprit n’a personne pour veiller sur lui, il est comme un enfant sans mère, ni père pour prendre soin de lui. Un orphelin n’a aucun refuge et sans refuge, il est en danger.
De même, si personne ne prend soin de l’esprit, s’il n’est pas entraîné ou mené à maturation de caractère grâce à une compréhension juste, il est réellement dans la confusion.

La méthode pour entraîner l’esprit, c’est cela que je vous donne aujourd’hui.
C’est « kammatthana » : kamma veut dire « action » et « thana » signifie la base, le fondement. Dans le bouddhisme, c’est la méthode pour rendre l’esprit tranquille et apaisé. C’est à vous d’entraîner l’esprit, puis avec cet esprit entraîné, d’examiner le corps.

Notre être est composé de deux parties : l’un est le corps ; l’autre, l’esprit. Il n’y a que cela. Ce que nous appelons « le corps », c’est ce que nous pouvons voir avec nos yeux organiques. « L’esprit », de l’autre coté, n’a pas d’aspect physique. L’esprit ne peut être vu qu’avec nos « yeux de l’intérieur » ou nos « yeux de l’esprit ». Ces deux composantes, le corps et l’esprit, sont en permanente mutation.

Qu’est-ce que l’esprit ? L’esprit n’a aucune véritable réalité. Conventionnellement parlant, c’est ce qui ressent, qui expérimente. C’est ce qui sens, reçoit, et expérimente toutes les sensations mentales, c’est cela que nous appelons « l’esprit ». Là, maintenant, il y a l’esprit. Comme je suis en train de vous parler, l’esprit reconnaît ce que je suis en train de dire. Des sons entrent par l’oreille et vous savez ce qui est en train d’être dit. Ce qui fait l’expérience de ceci est appelé « esprit ».

Cet esprit n’a aucune entité, aucune substance. Il n’a aucune forme. Il fait seulement l’expérience des activités mentales, c’est tout ! Si vous instruisez cet esprit pour qu’il ait une juste vue des choses, il ne rencontrera aucun problème. Il sera tranquille.

L’esprit est l’esprit. Les objets mentaux sont les objets mentaux. Les objets mentaux ne sont pas l’esprit et l’esprit n’est pas les objets mentaux. Afin d’avoir une claire compréhension de notre esprit et des objets mentaux de notre esprit, nous disons que l’esprit c’est ce qui perçois les objets mentaux qui apparaissent en lui.

Quand deux choses, l’esprit et les objets de l’esprit entrent en contact l’un avec les autres, ils donnent naissance aux sensations. Certaines sont agréables, d’autres mauvaises, certaines froides, d’autres chaudes, ainsi de suite !

Sans la sagesse pour traiter ces sensations, l’esprit restera dans la confusion.
La méditation est la voie pour développer l’esprit, pour qu’il devienne une base sur laquelle croîtra la sagesse.


Anapanasati ou l'Attention à la respiration

La respiration est le support physique pour développer l’esprit. Nous appelons cela « anapanasati » ou « pleine conscience de la respiration ». Nous prenons notre respiration pour objet mental. Nous prenons cet objet parce qu’il est simple et parce qu’il est le cœur de la méditation depuis des temps immémoriaux.

Quand l’occasion se présente de s’asseoir en méditation, asseyez-vous, les jambes croisées : pied droit sur la cuisse gauche, main droite au-dessus de la main gauche. Maintenez votre dos droit et ferme. Dites en vous-même : « Maintenant, je laisse aller tous mes soucis, toutes mes inquiétudes. » Vous ne devez rien vouloir qui pourrait vous causer du tracas. Laissez de coté toutes vos inquiétudes pour le moment.

Maintenant fixez votre attention sur la respiration, n’essayez pas de rendre votre respiration plus longue ou plus courte. Pas plus que vous devez la rendre forte ou légère. Laissez-la couler normalement et naturellement. La pleine conscience et l’attention vont croître dans votre esprit, et se concentrer sur l’inspiration et l’expiration.

Soyez à l’aise. Ne pensez à rien. Inutile de penser à ceci ou cela. La seule chose que vous ayez à faire, c’est de fixer votre attention sur le va et vient de votre respiration. Vous n’avez rien d’autre à faire, que cela ! Gardez votre pleine conscience focalisée sur le va et vient du souffle quand il se produit. Soyez attentif au début, au milieu et à la fin de chaque respiration. Lors de l’inspiration suivez d’abord le souffle à l’extrémité du nez, le milieu de l’inspiration au niveau du cœur et la fin, dans l’abdomen. Lors de l’expiration, suivez le chemin inverse : le début de l’expiration dans l’abdomen, le milieu au niveau du cœur et la fin à l’extrémité du nez.

Développez cette attention à la respiration :
1- bout du nez, 2 - niveau du cœur, 3 - dans l’abdomen.
Et au retour : 1 – dans l’abdomen, 2 – niveau du cœur, 3 – bout du nez.
Focaliser sur ces trois points permet de vous délivrer des soucis. Ne pensez à rien d’autre. Gardez votre attention sur la respiration.

Peut-être d’autres pensées vont vous traverser l’esprit. Elles risquent de vous distraire. Ne vous en souciez pas. Ramenez votre attention sur la respiration à nouveau. Votre esprit peut être tenté de juger ou d’analyser vos humeurs, mais continuez votre pratique, continuez à suivre le début, le milieu et la fin de chaque respiration.

Finalement, l’esprit restera attentif à la respiration à chacun de ces trois stades. Quand vous aurez pratiqué quelques fois, l’esprit et le corps vont s’habituer à ce travail. La fatigue va disparaître. Le corps va se sentir plus léger et la respiration devenir de plus en plus légère. Attention et conscience de soi protègent l’esprit et veillent sur lui.

Nous pratiquons comme cela jusqu’à ce que l’esprit soit calme et en paix, jusqu’à ce qu’il soit unifié. Etre unifié signifie que l’esprit sera complètement focalisé sur la respiration, qu’il ne sera pas séparé de la respiration. L’esprit sera clair et tranquille. Il connaîtra le début, le milieu et la fin du souffle et restera concentré sur lui.

Quand l’esprit est apaisé, nous fixons notre attention sur l’inspiration et l’expiration au niveau des narines seulement. Nous n’avons pas à suivre son cheminement, montant et descendant, dans l’abdomen. Il suffit de se concentrer sur le nez par où le souffle entre et sort.
Ceci s’appelle « calmer l’esprit », le rendre calme et apaisé. Quand la tranquillité apparaît, l’esprit s’arrête ; il s’arrête sur un seul objet, la respiration. C’est rendre l’esprit apaisé afin que la sagesse puisse apparaître.

C’est le début, le fondement de notre pratique. Vous devez essayer de pratiquer de la sorte chaque jour, où que vous soyez. Que ce soit à la maison, dans une voiture, étendu ou assis, vous devez être pleinement attentif et surveiller votre esprit en permanence.

Ceci s’appelle « l’entraînement mental » qui peut être pratiqué dans toutes les positions. Pas seulement en étant assis, mais debout, en marchant ou couché, tout aussi bien. L’objectif est de pouvoir savoir quel est l’état de l’esprit à chaque moment. Et pour être capable de le faire, nous devons être en permanence conscient et attentif. L’esprit est-il heureux ou souffrant ? Connaît-il la confusion ? Est-il en paix ? Apprendre à connaître l’esprit de la sorte, lui permet de devenir tranquille et lorsqu’il sera tranquille, la sagesse apparaîtra.


L'observation du corps

Avec cet esprit apaisé, observez cet objet de médiation qu’est le corps… depuis le sommet du crâne jusqu’à la plante des pieds et revenir jusqu’au sommet du crâne. Faites ceci encore et encore. Regardez et voyez les cheveux sur la tête, les poils du corps, les ongles, les dents et la peau. Durant cette méditation, vous verrez que toutes ces parties du corps sont composées de quatre éléments : terre, eau, feu, air.

Les parties solides du corps sont composées d’éléments « terre », les substances liquides sont composées d’éléments « eau ». Tous les vents qui traversent le corps sont des éléments « air » et la chaleur de notre corps est l’élément « feu ».

Pris ensemble, ils composent ce que nous nommons « être humain ». Cependant, quand le corps se décompose, seuls ces quatre éléments subsistent. Le Bouddha dit qu’il n’y avait aucun « être » en soi, pas d’humain, pas de thaï, ni d’occidental, personne, mais seulement ces quatre éléments… et rien d’autre ! Nous sommes convaincus qu’il y a une personne, un « être », mais en réalité, il n’y a rien de la sorte.

Que l’on prenne séparément ces éléments, terre, eau, air et feu, ou qu’on les prenne ensemble dans ce que nous désignons sous l’appellation d’ « être humain », ils sont tous impermanents, sujets à la souffrance et sans identité propre. Ils sont instables, impermanents et dans un état constant de changement… rien de stable, ne serait-ce qu’un instant !

Notre corps est instable, il se dégrade et change en permanence. Les cheveux changent, les ongles changent, les dents et la peau de même… tout, absolument tout change.
Notre esprit aussi change continuellement. Il ne possède ni soi, ni substance. Il n’est pas réellement « nous », pas réellement « eux », bien qu’il le pense. Peut-être pensera-t-il se tuer lui-même, peut-être pensera-t-il au bonheur ou à la souffrance… ou à tout autre sorte de chose ! Il est instable.

Si nous n’avons pas la sagesse et que nous considérons cet esprit comme étant notre, il nous mentira sans cesse. Et nous passerons en permanence du bonheur à la souffrance.


Observer le corps et l'esprit

Cet esprit est impermanent. Ce corps est impermanent. Ensemble, ils sont impermanents. Ensemble, ils sont source de souffrance. Ensemble, ils sont dépourvus d’un « soi ». Ceux-ci, ce corps et cet esprit, le Bouddha l’a montré, ne sont ni un être, ni une personne, ni un « soi », ni une âme, ni « nous », ni « eux ». Ils ne sont que de simples éléments : terre, eau, air et feu. Seulement des éléments !

Quand l’esprit verra cela, il se libèrera des attachements qui l’emprisonnent, des pensées comme : « je suis beau », « je suis bon », « je suis mauvais », « je souffre », « je possède », « je » ceci, « je » cela. Vous expérimenterez un état où vous pourrez voir que toute l’humanité est semblable par essence. Il n’y a pas de « je », il n’y a que des éléments.

Quand vous voyez l’impermanence, la souffrance et le non-soi, il n’y a plus d’attachement à un soi, un être, je, il ou elle. L’esprit qui voit cela donnera naissance à « nibbida », le désenchantement et la cessation des passions. Il verra toute chose comme étant impermanente, cause de souffrances et sans « soi » propre.

L’esprit alors s’arrêtera. L’esprit est Dhamma. L’avidité, la détestation, l’illusion diminueront et reculeront petit à petit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’esprit… juste le pur esprit. C’est ce que nous appelons « pratiquer la méditation »

Voilà, je vous demande de recevoir ce cadeau du Dhamma que je vous offre pour que vous puissiez l’étudier et le contempler dans votre vie quotidienne.

S’il vous plaît, acceptez cet enseignement du dhamma venant du Wat Pah Pong et du Wat Pah Nanachat comme un héritage que vous recevriez. Tous les moines ici présents, parmi lesquels se trouve votre fils, et tous les enseignants, vous font offrande de ce Dhamma pour que vous l’emmeniez avec vous en France. Il vous montrera le chemin de la paix de l’esprit, il rendra votre esprit calme et détendu. Votre corps pourra être troublé, mais pas votre esprit. D’autres par le monde pourront être dans la confusion, mais pas vous. Même si la confusion règne dans votre pays, vous ne serez pas dans la confusion vous-même, parce que l’esprit aura vu, l’esprit est Dhamma.

C’est le juste chemin, la vraie Voie.
Puissiez-vous vous souvenir de cet enseignement dans la futur.
Puissiez-vous être en paix et heureux.
Ajahn Chah

Source : Extrait de : « A Gift of Dhamma » Traduction par isara : Vimokkha
Remarque : Les sous titres ne sont pas dans le texte original ni dans la traduction.

Si le dhamma est un don, la traduction du dhamma est également un don. Merci à isara cette nouvelle traduction.